Alors qu’il vient de passer le cap des 70 ans, le compositeur et organiste de grand renom Naji Hakim effectue un retour en lui-même en publiant une autobiographie musicale, spirituelle et familiale intitulée Une grâce persévérante. Cet ouvrage, qui se lit comme un roman, est écrit d’une plume souple et précise, avec une touche d’humour et d’autodérision qui lui donne une saveur particulière. Le lecteur y suit les étapes de la vie de l’artiste, depuis l’enfance à Beyrouth jusqu’à aujourd’hui à Bayonne, en passant par Paris, ses années de titulariat au Sacré-Cœur puis à la Trinité, la classe d’analyse du Conservatoire de Boulogne-Billancourt, et une carrière d’interprète et de compositeur menée à travers l’Europe et les États-Unis. Un parcours d’une richesse rare, que l’auteur évoque avec simplicité et humilité.
Naji Hakim répond aux questions de l’Agenda culturel.
« Comme un marin qui relit ses cartes avant le dernier rivage » dites-vous ? Mais vous êtes encore jeune ! Vous avez beaucoup à apporter au monde, tant musicalement qu’humainement. Vous ne le pensez pas ?
Je ne vois pas ce livre comme une halte devant le dernier rivage, mais comme un moment de recueillement dans la durée. L’âge ne ferme rien : il éclaire autrement. Le temps humain calcule, mais l’essentiel se tient ailleurs. L’homme propose, Dieu dispose. Ce livre n’est qu’un humble témoignage confié au temps, avec ce qu’il nous reste d’humilité devant le Créateur.
Écrire cet ouvrage a-t-il changé votre regard sur votre propre histoire ?
Écrire ce livre n’a pas bouleversé mon regard ; il l’a plutôt apaisé. On y découvre la fragilité de bien des choses, mais aussi une fidélité profonde qui traverse les années. Peut-être est-ce une manière d’approcher ce que signifie mon nom, Hakim : non pas posséder la sagesse, mais apprendre à la laisser mûrir en soi, et à persévérer dans l’œuvre comme dans la vie intérieure.
Considérez-vous que votre enfance au Liban a façonné votre sensibilité artistique et spirituelle ?
On ne quitte jamais vraiment son origine. L’enfance demeure en nous comme une source secrète. Le Liban fut et demeure pour moi cette source première, patrie et matrie tout à la fois. Même transplanté ailleurs, l’arbre garde en lui la mémoire du sol qui l’a nourri. C’est là que s’est formée ma sensibilité artistique et spirituelle.
Vous dites : « l’art de la variation me hante, me fascine, m’habite ». Est-ce pour vous une forme privilégiée de composition ?
La variation me fascine parce qu’elle ressemble à la vie intérieure : un même thème se transforme, s’éclaire autrement, se déploie dans le temps. Elle n’est pas répétition, mais approfondissement. C’est une manière d’explorer la musique comme on explore une pensée ou une prière.
Vous êtes célèbre pour vos improvisations et les organistes viennent du monde entier pour vous écouter improviser. Qu’est-ce qui, selon vous, différencie l’improvisation de la composition ?
Improvisation et composition procèdent d’un même souci du discours musical, mais leur rapport au temps diffère. L’improvisation appartient à l’instant vécu, presque comme le zajal libanais, où la parole naît du souffle. La composition, elle, suppose le travail patient évoqué par Boileau :
« Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage,
Polissez-le sans cesse, et le repolissez ;
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez. »
Plus jeune, il m’arrivait de quitter une improvisation en songeant à certaines modulations, à l’équilibre d’une forme, à ces détails d’architecture que l’instant ne laisse pas toujours maîtriser. Mais ce regard relevait déjà de l’esprit de composition. L’improvisation, elle, demande confiance dans l’instant.
Au moment de votre départ de l’enseignement, vous avez appelé vos élèves « Maîtres » dans une lettre d’adieu. Considérez-vous qu’ils vous ont autant appris que vous leur avez appris ?
Dans l’enseignement, on ne peut jamais mesurer ce qui s’échange. On croit transmettre, mais on reçoit tout autant. Mes élèves et moi regardions dans la même direction : cette lumière où se rejoignent la rigueur des contrepoints de Bach, la respiration de Chopin et l’élan rythmique de Stravinsky. Dans cette quête commune, chacun apprend de l’autre.
Votre autobiographie paraît en deux versions, française et anglaise. Pourquoi ce double choix éditorial ?
La version française, Une grâce persévérante, est née naturellement, comme la langue de la mémoire et de l’intime. Mais il m’a semblé important que ce témoignage puisse aussi rejoindre un lectorat plus large, notamment dans les pays où j’ai travaillé et composé. La version anglaise, An Enduring Grace, n’est pas une simple traduction : elle prolonge le même esprit de témoignage, adressé à d’autres lecteurs, dans une même fidélité intérieure.
Où se procurer le livre :
Version anglaise – An Enduring Grace :
https://www.lulu.com/fr/shop/naji-hakim/an-enduring-grace/paperback/product-e76veqn.html
Version française – Une grâce persévérante :
https://www.lulu.com/fr/shop/naji-hakim/une-gr%C3%A2ce-pers%C3%A9v%C3%A9rante-autobiographie-musicale-spirituelle-et-familiale/paperback/product-yvkgmk5.html

