
Hier soir, Beyrouth avait déposé son vacarme à la porte.
Dans le jardin d’un vieux beyt, un vrai beyt, de ceux qui savent encore garder l’ombre des générations sous leurs pierres blondes, de ceux dont les fenêtres semblent ouvertes à la fois sur le ciel et sur la mémoire, nous nous sommes réunis comme on se rassemble autour d’une source dans un pays de soif.
Il y avait les arbres, les lanternes discrètes, le parfum obstiné de la terre après tant d’épreuves. Il y avait surtout cette chose rare que les villes blessées produisent parfois : une fraternité silencieuse.
Le titre de la rencontre semblait avoir été écrit pour cet instant : De la musique avant toute chose.
Et en effet, avant les mots eux-mêmes, il y avait leur musique.
Les poèmes sont arrivés comme des oiseaux venus de différentes saisons. Baudelaire apportait ses ombres lumineuses ; Verlaine faisait tomber sur nous cette pluie légère qui ne mouille que l’âme ; Corm ouvrait les fenêtres du Levant sur ses blessures et ses espérances ; Marc Alexandre Oho Bambe faisait danser les continents dans une même respiration humaine. Et puis il y avait nos propres textes, nos phrases encore chaudes de vie, nos fragilités offertes sans armure, nos rêves écrits avec l’encre des jours qui viennent.
Chacun lisait davantage qu’un poème.
Chacun lisait une part de son existence.
Et les voix se répondaient comme des vagues sur une même rive.
Nous étions là, nous les jeunes, ou peut-être simplement ceux qui refusent de vieillir dans le renoncement. Devant nous, des amis. Pas un public. Une constellation d’affections. Des regards familiers qui écoutaient avec cette générosité devenue si rare : celle qui consiste à accueillir la parole de l’autre comme un bien précieux.
Au-dessus de cette soirée veillait une présence discrète et essentielle : Antoine Boulad.
Certaines personnes occupent un lieu ; d’autres lui donnent une âme. Il était là, de loin et de près, comme ces phares dont la lumière continue d’accompagner les navigateurs même lorsqu’ils ne regardent plus la mer. Dans le tumulte des temps, il demeure de ceux qui croient encore que la culture n’est pas un luxe, mais une forme de résistance.
Alors nous avons vécu les poèmes.
Nous ne les avons pas seulement lus.
Nous les avons habités.
Et soudain, comme il arrive parfois dans les pays où les chansons savent mieux que les hommes garder la mémoire, une voix collective s’est levée.
Feyrouz.
Toujours Feyrouz.
Comme une prière qui ne dit pas son nom.
Comme une branche d’olivier tendue à l’aube.
Comme le souffle même du Liban lorsqu’il refuse de se laisser réduire à ses blessures.
Nous avons chanté pour Beyrouth.
Pour ses matins qui recommencent malgré tout.
Pour ses rues qui portent encore les traces du feu et les promesses de la lumière.
Nous avons chanté pour le Sud.
Pour le Sud.
Encore le Sud.
Comme on appelle un être aimé dont on redoute le silence.
Comme on appelle la pluie sur les champs desséchés.
Comme on appelle la paix lorsqu’elle tarde à venir.
Nous avons interpellé demain.
Ce demain qui se dérobe sans cesse, qui avance à reculons, qui semble parfois appartenir à d’autres alors qu’il devrait être le bien commun de tous.
Nous avons interpellé le monde.
Non par colère.
Non par revendication.
Mais par cette affirmation simple et souveraine que seules la poésie et la dignité savent formuler: nous sommes là.
Nous existons.
Nous portons une histoire plus ancienne que nos peines et une espérance plus vaste que nos inquiétudes.
Nous ne demandons pas au monde de nous regarder avec compassion.
Nous lui demandons seulement de reconnaître notre présence.
La présence d’un peuple qui continue à écrire quand les pages se déchirent.
Qui continue à chanter lorsque les horizons s’assombrissent.
Qui continue à planter des jardins au milieu des ruines.
Hier soir, dans ce beyt au cœur de Beyrouth, il ne s’est peut-être rien passé aux yeux de l’histoire.
Aucun traité n’a été signé.
Aucune frontière n’a été déplacée.
Aucun pouvoir n’a changé de mains.
Et pourtant quelque chose d’essentiel est advenu.
Des femmes et des hommes se sont réunis pour rappeler que la beauté demeure une force agissante.
Que la poésie n’est pas une échappatoire mais une manière d’habiter le réel.
Que la musique précède parfois les réponses.
Et que les peuples qui continuent de chanter sont déjà, d’une certaine façon, en train de sauver l’avenir.
Au cœur de Beyrouth, dans la douceur fragile d’un jardin ancien, nous avons confié nos voix à la nuit.
Et la nuit, avec une infinie délicatesse, les a rendues au Liban.
Interpeller demain – Liban – le 31-05-2026



