Josette Saleh est de l’étoffe de ces femmes qui savent transformer une pierre en mémoire et une maison en récit. Dans la demeure familiale de la rue du Liban, cette maison que les siens appelaient, avec tendresse, Beit Tabaris, elle avait su composer, pièce après pièce, le joyau de la maison : un salon où le piano de son feu mari Samir Saleh trône comme un cœur battant, entouré d’une bibliothèque qui semble avoir retenu, page après page, l’écho de tant de soirées passées dans cette demeure.
Fine et distinguée mélomane, elle ne manque jamais un rendez-vous à Beit Tabaris, où sa présence est essentielle. Non pas seulement parce qu’elle est la maîtresse des lieux, mais parce qu’elle y est agissante : on ne vient pas seulement l’y trouver, on vient y être éclairé par elle. Elle a surtout ce don d’écouter si juste qu’elle rend en un mot, ce que chacun venait d’entendre sans le savoir encore.
D’ailleurs, ce n’est pas un simple goût pour la musique qui l’anime : elle a reçu une éducation musicale solide et a chanté pendant des années dans des ensembles vocaux. Au Liban, dans les années soixante, elle faisait partie d’un ensemble à cinq voix dont Gabriel Yared était le pianiste et l’arrangeur ; en Angleterre, elle a chanté dans des ensembles puisant dans les grands répertoires, celui de Haendel notamment. Elle a surtout assisté, au fil des années, à une multitude de concerts de haut niveau, au Liban, en France, en Angleterre et à travers toute l’Europe.
On la disait brillante, et elle le fut triplement : en musique, dans le goût qu’elle mit à façonner ce foyer, et dans la plume qu’elle prêta à l’histoire de son pays, aux côtés de son cousin André Sioufi. En 1974, elle offrit aux lecteurs francophones, avec Les 6001 jours du Liban, un premier miroir illustré du Liban tout entier : six millénaires d’histoire tenus, avec une élégance d’historienne, dans les pages d’un seul livre accessible à tous. Aujourd’hui encore, cet ouvrage demeure une référence pour le grand public, qui y trouve, sans avoir à se plonger dans de longs travaux savants, tout ce qu’il faut savoir sur l’histoire du Liban, dans un texte agréable à lire.
Ce n’est pourtant pas la première fois que je la croise, le temps d’un concert ou d’une conférence sur la musique. Mais ce soir-là, au concert d’Elia Koussa à Beit Tabaris — un récital de piano riche en impressions et en couleurs — son commentaire à l’artiste m’a profondément touché. Elle s’est émerveillée du choix d’un programme qui sortait des sentiers battus et offrait une véritable escapade musicale, puis a félicité l’artiste, qu’elle a qualifié de virtuose, s’étonnant qu’un génie de ce calibre ne se voit pas plus souvent sur la scène musicale libanaise. Elle lui a surtout formulé des vœux de réussite, avec cette bienveillance presque maternelle qu’elle réserve aux artistes qui se démarquent. Ce soir-là, du reste, n’était pas une soirée ordinaire, puisque c’était la veille de son anniversaire. C’est en hommage à cette grande dame que j’écris ces lignes.
Josette Saleh ressemblerait à une aria : douce, charmante, pleine de vie. Et jeune, surtout. D’une jeunesse qui ne doit rien à l’âge mais tout à l’émerveillement. Cet émerveillement qu’elle n’a jamais cessé de semer autour d’elle, avec l’aide de ses 2 filles, Yasmina et tout particulièrement Zeina, devenue elle-même fervente ambassadrice de la musique savante libanaise : pendant plusieurs lustres, celle-ci a réussi, non sans peine, à rouvrir généreusement les portes de Beit Tabaris aux artistes du pays et à ceux venus d’ailleurs, comme si la flamme de sa mère avait simplement trouvé une autre voix pour continuer de chanter.
Il y a, dans ce geste de mère en fille, quelque chose qui résume peut-être Josette tout entière : le souci de préserver la beauté des choses : celle d’une maison, celle d’une œuvre, celle d’un passé et surtout celle d’une identité. Et lorsque revient, comme aujourd’hui, l’anniversaire de sa première note, l’aria ne s’essouffle pas : elle module simplement, d’un ton plus grave et plus riche encore, sans jamais perdre ni sa mesure, ni sa mélodie, ni sa beauté, ni cette manière bien à elle de faire durer la beauté au-delà du morceau.
Triplement brillante en musique et dans la plume qu’elle prêta à l’histoire de son pays, En 1974, elle offrit aux lecteurs Les 6001 jours du Liban soit six millénaires d’histoire tenus, avec une élégance d’historienne, dans les pages d’un seul livre accessible à tous

