Alors que le jury s’apprête à découvrir les œuvres des candidats à la 4e édition du prix Rêver le Liban organisé par la banque BEMO, Nevine Toutounji-Hage Chahine, présidente du prix, répond aux questions de l’Agenda culturel.
Quel est le thème du prix cette année ?
En lançant en octobre dernier la quatrième édition de Rêver le Liban, nous étions loin d’imaginer que son thème serait aussi criant d’actualité : Faire parler les murs.
Faire parler les murs d’un pays qui subit les guerres qu’il n’a pas choisies. Faire parler les murs d’un pays à l’urbanisme sauvage. Faire parler les murs d’un pays qui a tant d’autres priorités que de préserver son patrimoine.
En créant ce concours de nouvelles, Riad Obeji, PDG de la Banque Bemo, souhaitait projeter les jeunes Libanais vers leur avenir, mais aussi les enraciner dans leur pays en les emmenant, édition après édition, à la découverte de nos trésors cachés. Avec cette quatrième édition nous souhaitions faire découvrir à nos jeunes, leur patrimoine régional comme le patrimoine national souvent mieux connu. Nous avions dans l’idée que nos jeunes aillent à la découverte de ces ruines romaines, phéniciennes, croisées ou omeyades devant lesquelles ils passent sans les voir… Qu’ils fassent parler les murs de l’église ou de la mosquée de leur village, ceux du vieux café où se retrouvent les anciens qui se souviennent de leurs pères qui s’asseyaient à ces mêmes tables bancales… ou encore les murs du vieux pressoir du village qui continuent à presser les olives cueillies par les jeunes d’aujourd’hui avec les mêmes gestes que ceux qui ont planté ces oliviers.
C’est un prix trilingue, vous avez donc trois jurys ?
Contrairement aux autres éditions dont le thème était porté par un genre littéraire imposé : une lettre, une nouvelle… la quatrième édition emmène aussi nos jeunes à découverte des modes littéraires propres au génie de chacune des trois langues du concours : l’arabe, le français et l’anglais. Les murs parleront, chuchoteront, crieront ou se raconteront … en prose ou en poésie… en quelques lignes hâtives, jetées sur les pages d’un journal intime ou déclamées en vers magistraux d’une ode si belle que l’on croirait entendre les troubadours du Moyen-Age… Du moins je l’espère !
L’équipe Rêver le Liban au sein de la Banque Bemo est, au mépris des bombardements, en pleine opération de tri des centaines de textes reçus. Il faut dépouiller les courriels reçus puis jauger copie après copie les candidatures éligibles au prix.
Nos trois jurys recevront d’ici quelques jours l’ensemble des copies. Ces copies seront anonymes. C’est-à-dire que le nom du candidat, son établissement et sa région d’origine seront masqués. Les jurés ne les découvriront que lorsque le classement sera établi. Cela nous promet beaucoup de surprises et d’émotions. Lors des précédentes éditions, nous avons eu l’émotion de primer des élèves des Saints-Cœurs de Ain-Ebel au Sud-Liban, déjà sous les bombes.
Nos trois jurys sont composés de personnalités profondément différentes et profondément semblables dans leur attachement au Liban, à sa jeunesse, à son demain. Ce qui nous donne trois équipes dont les membres se complètent à la perfection. Je saisis cette occasion pour saluer l’engagement sans conditions de l’ancien bâtonnier Amal Haddad, des journalistes Rosette Fadel, Maya Ghandour, du poète Antoine Boulad, du meilleur de notre société civile avec vous d’abord Zeina Saleh, Ghina Achkar et Dima Rifaï.
Quel est le profil des candidats ?
Le profil des candidats ? Vous voulez dire les profils ! Aussi divers que le Liban et les Libanais. Nous avons les jeunes de la mégapole beyrouthine. Nous avons les jeunes des marches du pays ; ceux du Sud comme ceux du Nord et des confins de la Békaa. Des jeunes dont le quotidien, depuis près de deux ans est un quotidien d’alertes et de bombardements. Des jeunes qui rêvent de partir et d’autres qui savent qu’ils ne peuvent que rester. Nous avons des jeunes parfaitement anglophones et d’autres qui maîtrisent parfaitement leur français. Mais d’une édition à l’autre, tous rêvent de « normalité » : tourner un robinet et boire l’eau qui coule, presser un commutateur et avoir l’électricité 24/24. Jusqu’à cette édition cela ne s’est jamais démenti. Je suppose qu’avec cette quatrième édition, du Nord au Sud du Liban, les murs rêveront de paix pérenne.
Comment lutter contre l’envahissement de l’intelligence artificielle ?
Vaste question. Nous avons expliqué, ré-expliqué, à nos candidats que c’est eux que nous voulons lire et non pas un robot. Nous savons parfaitement que la tentation de la facilité sera toujours la plus forte. Nous sommes peut-être l’une des dernières générations à avoir connu le poids des gros dictionnaires que nous posions sur nos bureaux pour découvrir le sens d’un mot ou un nouveau synonyme. Aujourd’hui en un clic, sans le moindre effort, tout est à la disposition de nos jeunes. Ceci est grave parce que ce fast-food de la « culture » et du « savoir » sans discernement, sans guide, transforme nos jeunes en des têtes pleines de n’importe quoi mais jamais bien faites. C’est là qu’intervient le rôle des parents, des éducateurs, de chacun des professeurs.
L’article 5 du règlement de Rêver le Liban stipule que : l’usage de l’intelligence artificielle est toléré à hauteur de 15 % maximum du texte.
Des outils existent pour détecter au moindre doute l’abus d’intelligence artificielle. Et depuis l’édition 2025 les textes sont vérifiés un à un.
Quand seront remis les prix ?
Normalement les prix seront remis le 25 avril prochain. La présentation et la remise du recueil des textes édités par notre partenaire, la Librairie Antoine, aura lieu en octobre 2026 dans le cadre du Festival Beyrouth Livres. Ceci est évidemment un calendrier de temps de paix ! Mais rêvons et espérons contre toute espérance !


