Le couchant florissait dans une palette incandescente, comme si une toile de Delaunay explosait dans le ciel. À travers la fenêtre entr’ouverte de la voiture, je regardais le soleil mourir alors que le vent tiède ébouriffait mes boucles. Mon esprit était encore brumeux à cause de la sieste comateuse dans laquelle j’étais plongée. Ma mère conduisait en silence, concentrée sur la route qui longeait la Méditerranée. La musique me faisait sommeiller autant que les psalmodies byzantines des messes orthodoxes interminables.
Le CD était gravé par ses soins. La playlist sautait du coq à l’âne, un étrange mélange de prières et de caprices. L’avant-dernier morceau, Adeych kan fi nas, venait de commencer.
« Mam, next next ! Ta musique de vieux, ça m’endort. »
Ma mère a lâché un soupir amusé avec un sourire en coin. La petite chipie que j’étais s’était réveillée. Sur la banquette arrière, mon frère et ma sœur ont aussitôt recommencé à se chamailler, ou, revirement de situation, ils s’alliaient contre moi pour essayer de me provoquer et arracher à ma mère une remarque à mon égard.
Mais, souvent, j’ignorais les provocations de ma fratrie. Je préférais coller mon front gras sur la vitre pour rêvasser alors que l’autoroute de Saïda déroulait son tapis gris jusqu’à notre village du Sud Liban.
« Quand est-ce qu’on arrive ? » m’impatientais-je souvent.
Le trajet semblait interminable. Sur cette autoroute, tout était lent comme la voix voilée et grave de Fairouz, son look de veuve et ses yeux tristes assombris par beaucoup de khôl. Ça me révulsait.
Je m’accroche à ce souvenir comme un naufrager à un rocher.
Je suis avachie sur mon canapé en compagnie de Yara et Yasmine. Un café libanais bien noir et épais fume sur la table où sont éparpillées des carnets couverts de pattes de mouche, des to-do lists, des miettes de « sfoufs ». Mon ordinateur tient en équilibre précaire parmi ce bazar d’étudiantes. Dehors, les géraniums fleurissent comme le ciel de Saïda qui me faisait rêver, ce ciel où je tramais enfant les mille vies palpitantes des adultes.
« Myriam, je n’arrive plus à sentir de la tristesse. Ni de la rage. Ni rien. »
Yara vient de briser le silence qu’on s’était imposé pour travailler.
En fait, on ne travaille pas. Mon esprit est aussi éparpillé que les miettes de sfoufs. Derrière mon ordinateur, je me connecte toutes les minutes aux réseaux sociaux.
France 24 : « Liban : les frappes israéliennes ont fait 634 morts et 816 000 déplacés, selon les autorités ».
Je me sens engourdie.
Il fait beau, et le jasmin sur la terrasse se débat dans la toile visqueuse des rayons de miel. C’est presque sirupeux, ça me donne la nausée, j’ai envie de vomir.
« Moi non plus Yara, je ne sens rien. J’existe comme un robot. »
Le temps a perdu l’épaisseur et la lenteur qu’il avait sur l’autoroute de Saïda. Les enfants qui la traversent aujourd’hui ne rêvent pas à ce qu’ils deviendront.
Ils regardent le ciel avec des yeux blancs de terreur.
Le soleil se couche avec les missiles.