Alors qu’il vient de donner un récital au musée Sursock, avec Kevin Youssef au piano, le baryton basse Bruno Khouri, établi en France, répond aux questions de l’Agenda Culturel.
Vous avez à cœur de rendre l’art lyrique accessible à tous ?
Absolument. Il m’a été donné de chanter, notamment à l’opéra studio de Strasbourg, devant des publics très différents, parfois même devant des enfants et des bébés. Et ce qui m’a toujours frappé, c’est leur capacité à être immédiatement captivés par une voix en direct. J’ai donc volontairement construit un programme qui puisse plaire dès la première écoute.
Pourquoi avoir choisi un programme entièrement italien ?
Nous sommes méditerranéens, et l’Italie fait finalement partie de notre culture et de notre imaginaire. Je me suis donc dit : quoi de mieux que de proposer un programme 100 % italien, qui puisse être immédiatement apprécié par le public libanais ? La première partie était consacrée à Francesco Paolo Tosti, compositeur de plus de cinq cents romances. Ces œuvres magnifiques parlent d’amour, de rêve, de poésie, de cœur brisé, de romantisme… C’est un répertoire qui permet vraiment de chanter avec toute la richesse et la profondeur de la voix. La deuxième partie, un peu plus populaire, comptait des pièces telles que ’O Sole Mio ainsi des chansons napolitaines typiques. Ce sont des airs que les gens peuvent reconnaître ou découvrir très facilement.
Quelle est votre conception de ce type de concert ?
J’aime prendre des « tubes » très accessibles et les mélanger avec des œuvres qui permettent au public de découvrir un répertoire et, à travers lui, tout un genre musical. L’idée n’est pas de rendre l’opéra compliqué ou intimidant. Au contraire, je voudrais que le public puisse entrer immédiatement dans la musique. Il a eu bien sûr du répertoire lyrique, mais choisi de manière à être facile d’accès. Et puis, l’opéra ne se résume pas à la voix. Il y a aussi la présence scénique, l’interprétation, la manière de raconter une histoire et de transmettre une émotion. Le piano a également une place très importante dans ce dialogue avec la voix, et Kevin Youssef a énormément apporté à cette dimension.
Votre parcours est assez atypique. Aviez-vous toujours imaginé devenir chanteur lyrique ?
Pas du tout ! Je n’ai jamais pensé que je ferais du chant mon métier. Je viens d’une famille libanaise assez traditionnelle, dans laquelle, comme beaucoup de familles, on imagine plutôt pour ses enfants des professions comme médecin, avocat ou ingénieur. À l’école Saint-Louis-de-Gonzague à Paris, j’avais la chance de faire partie d’une très bonne chorale. À chaque fois que je chantais, je remarquais que les gens se retournaient et qu’ils étaient intrigués par ma voix. Je faisais également du piano au conservatoire. Et, finalement, j’ai choisi de passer mon examen final en chant plutôt qu’en piano. C’est à ce moment-là que plusieurs personnes ont commencé à me dire : « Tu as quelque chose dans la voix que les autres n’ont pas. »
Quel a été le premier véritable déclic ?
J’avais 16 ans lorsque la Philharmonie de Paris organisait des auditions pour de jeunes chanteurs. J’y suis allé et j’ai chanté un extrait de Don Giovanni de Mozart. C’est là que j’ai découvert qu’il existait de véritables cursus pour apprendre l’opéra. J’ai ensuite auditionné au CRR (Conservatoire régional) de Boulogne et j’ai été accepté immédiatement. J’ai commencé à voir cela comme une succession de signes.
Et pourtant, vous avez continué vos études d’ingénieur en parallèle…
Oui. J’avais 18 ans et, parallèlement au chant, j’ai intégré l’ISEP, une école d’ingénieurs. J’ai donc fait les deux en même temps. Je pense d’ailleurs que c’était une bonne chose. La voix demande une certaine maturité. Il faut vivre, expérimenter autre chose, avoir une vie en dehors du chant. Cela nourrit aussi l’artiste. Par la suite, j’ai participé à plusieurs concours d’opéra. J’étais parfois un peu le « mouton noir », parce que beaucoup des autres candidats venaient du CNSM (Conservatoire national). J’avais pour ma part un parcours différent. À 23 ans, j’étais ingénieur, puis j’ai enchaîné avec l’Opéra Studio de Strasbourg et ensuite l’Opéra Studio de Munich.
Qu’est-ce que ces expériences en opéra studio vous ont apporté ?
Elles m’ont permis d’apprendre énormément de rôles différents et surtout de les chanter dans des contextes multiples. Dans les Opera Studios, on est amené à travailler plusieurs rôles, à les interpréter, à voyager, à rencontrer des chefs, des metteurs en scène et des chanteurs venus du monde entier. C’est ensuite que j’ai commencé à travailler avec un agent et à construire véritablement ma carrière.
Quels sont vos prochains projets ?
Je serai notamment à l’Opéra de Bordeaux en octobre pour Carmen. C’est toujours passionnant de pouvoir passer d’un répertoire à l’autre et de continuer à explorer les possibilités de la voix de baryton-basse.
Comment avez-vous vécu l’accueil du public libanais lors de votre concert ?
C’était très touchant. Le public était extrêmement chaleureux. Certaines personnes chantaient avec nous, les applaudissements étaient très joyeux et spontanés. Kevin Youssef a également joué en solo et a remporté un énorme succès. On sentait vraiment que le public était heureux d’être là. C’est aussi pour cela que j’aime revenir chanter ici : il y a une vraie proximité avec le public, une émotion très directe. Et finalement, c’est exactement ce que je cherche à transmettre avec l’opéra : une émotion qui passe immédiatement, sans avoir besoin d’explication.

