À l’occasion des 70 ans de la création du Festival international de Baalbeck, l’orchestre Les Cordes résonnantes, fondé par Joe Daou et Elie Sfeir, a rendu hommage au festival à travers un spectacle inédit présenté à Ajaltoun. Les fondateurs des Cordes résonnantes racontent à L’Agenda Culturel la genèse de ce projet, pensé comme un hommage libre à l’esprit de Baalbeck, à son histoire et à ce qu’il représente pour le Liban.
Que s’est-il passé à Ajaltoun le lundi 24 août ?
C’était un spectacle musical mêlant musique, chants et textes. Une cinquantaine d’artistes étaient réunis sur scène : des instrumentistes, des choristes, la chanteuse Fadia Tomb El Hage, l’acteur Noah Mokaddem, le joueur de oud Samir Nasreddine et la chorale de la NDU, tous placés sous la direction de Joe Daou. Le spectacle avait été conçu comme un hommage inédit aux 70 ans de la création du Festival international de Baalbeck.
Quels genres de musique avez-vous programmés ?
Nous avons choisi une sélection d’œuvres issues du répertoire classique, dont la plupart avaient été jouées à Baalbeck, notamment des œuvres instrumentales et chorales. L’objectif était de montrer la richesse et la diversité du répertoire du festival, qui allait du grand répertoire classique à la musique libanaise. Cet hommage n’était pas un compte rendu exhaustif de l’ensemble des œuvres qui ont marqué Baalbeck. Nous voulions plutôt rendre hommage à l’idée même du Festival : une certaine idée du Liban, fondée sur la diversité, l’ouverture sur le monde et la rencontre entre des talents internationaux et libanais. Nous avons donc choisi de faire dialoguer de grandes œuvres du répertoire classique occidental (Mozart, Bizet, Verdi, Elgar) avec des œuvres locales (Rahbani, Hankach, Kanaan, Kandalaft). Nous avons également voulu rendre hommage aux Nuits libanaises, qui étaient des productions commandées par le Festival. À l’époque, ces créations étaient totalement originales au Liban et dans la région.
Qu’est-ce que Baalbeck représente pour vous ?
Baalbeck a toujours été un carrefour intellectuel et musical où les civilisations européennes et orientales pouvaient se rencontrer. C’est précisément cette dimension que nous voulions mettre en avant. Nous souhaitions également rendre hommage au comité du Festival de Baalbeck, qui continue à travailler inlassablement malgré les circonstances que traverse le pays et les nombreuses difficultés de ces dernières années qui ont été terribles. Cette année, le festival n’a pas pu se tenir à cause de la guerre. Nous voulions malgré tout lui donner une forme de visibilité et rappeler qu’il continue d’exister : il se tient dans nos cœurs et dans nos esprits.
Pourquoi avoir choisi Ajaltoun ?
Le choix de Ajaltoun est symbolique. Les Cordes résonnantes y ont été fondées en 2018. Antoine Medawar, originaire de Ajaltoun et président des Jeunesses Musicales du Liban pendant de longues années, a été l’un des membres fondateurs du Festival international de Baalbeck. Il fut également intimement lié à l’histoire culturelle de Ajaltoun. Autre raison, la voie romaine qui dans l’Antiquité, passait par Ajaltoun pour rejoindre Baalbeck. Nous voulions donc faire revivre ce chemin symbolique entre Ajaltoun et Baalbeck à travers l’art et la musique.
Quand l’idée de cet hommage a germé, nous n’avions même pas de lieu ni de ressources et nous venions d’apprendre que l’édition 2026 du Festival ne se tiendrait pas à cause de la guerre. L’idée a alors évolué et elle a fait boule de neige. Un mois et demi avant la date, nous avions trouvé le financement et nous avons commencé à travailler d’arrache-pied sur l’événement.
Quel est le sens de « Wayna Nay », titre du spectacle ?
Nay est un personnage abstrait. Jean Cocteau, qui avait inauguré le Festival international de Baalbeck en 1956, se réveille d’un long sommeil et part à la recherche de Nay qui représente l’âme pure du Liban, dans toutes ses valeurs. Il se réveille donc et crie : « Wayna Nay ? » — « Où est Nay ? ». Cette recherche commence donc par un cri, puis devient une interrogation, avant de se transformer en nostalgie. Elle évoque également les années de guerre durant lesquelles le festival s’est arrêté, avant de renaître en 1997. Finalement, il accepte la possibilité de ne pas trouver Nay. Mais continue malgré tout à la chercher, coûte que coûte, avec la confiance et l’espoir de la retrouver un jour. C’est au fond la quête qui compte plus que le résultat. Cette transformation du cri reflète aussi une transformation de la pensée au Liban. Elle renvoie à l’histoire du pays depuis sa naissance, à son caractère cyclique, à ce que nous vivons et à notre destin de Libanais où malgré tout, l’espoir demeure. Et nous le réinventons tous les jours.
Combien de musiciens ont participé au spectacle ?
Nous avions 22 instrumentistes et 25 choristes. L’orchestre était principalement constitué de cordes, avec des timbales, des percussions orientales, un piano et un orgue à tuyaux. À cela s’ajoutaient le oud et la présence de Fadia Tomb El Hage. Les musiciens ont préparé ce spectacle avec une grande exigence et en un temps relativement court.
Quelle en était la pièce centrale ?
Une Suite pour oud et orchestre, commandée au jeune compositeur Ramzi Kandalaft. Elle est constituée de cinq thèmes inspirés des Nuits libanaises. C’est donc une œuvre classique, mais qui réinvente en quelque sorte le répertoire de Baalbeck et le fait dialoguer avec notre époque.
Quel rôle le comité exécutif du Festival de Baalbeck a-t-il joué dans ce projet ?
Il nous a été d’un grand soutien moral et d’une aide précieuse, nous ouvrant les archives du Festival. Il a été constamment à notre écoute pendant la phase de préparation, répondant à nos interrogations, mais n’est pas intervenu dans le détail de la programmation ni dans l’organisation. D’ailleurs l’affiche spécifiait bien qu’il s’agissait d’un hommage libre.
Quels sont vos projets pour la suite ?
Nous préparons actuellement des collaborations entre des artistes italiens et libanais. Nous vous en parlerons très bientôt.

Majida EL ROUMI au milieu de Georges CHOUCAIR (à sa droite) et de Jad ABOUJAOUDE

