“Une maison au Levant par Carole Dagher LITTERATURE Zeina Saleh Kayali 09 septembre 2026  pour l’Agenda culturel

C’est un roman essentiel. Parce qu’il dit beaucoup de notre époque et, surtout, de ce que notre génération, née dans les années 1960, a vécu et vit encore. Il raconte aussi ce que nos parents, qui coulaient des jours heureux, n’ont pas vu venir lorsque le ciel leur est soudain tombé sur la tête, et ce que leurs enfants, aujourd’hui, ne savent que très vaguement, parce que nous n’avons pas toujours eu le courage de le leur révéler. Mais au-delà de l’histoire, la nôtre, cet ouvrage est également une profonde réflexion sur l’identité, l’amour, la guerre, la maternité, la politique, l’attachement à la terre, l’exil et, finalement, sur tout ce qui constitue une vie. L’auteure répond aux questions de l’Agenda Culturel.

Dès les premières pages du roman, le ton est donné. Votre héroïne, Léna, affirme: « Je ne me souviens pas d’avoir traversé une décennie paisible. » C’est une phrase qui résume à elle seule une génération. Comment construit-on sa vie lorsque l’histoire ne vous laisse jamais vraiment en paix ?
Dans un état de déchirement permanent et un jeu d’équilibriste entre le possible et l’utopique, entre le présent et un avenir qu’on ne maîtrise pas, même à court terme. D’où l’exil des forces vives du pays. Mais il n’est pas dit que les jeunes qui partent aujourd’hui ne seront pas en proie aux mêmes affres du « partir-revenir » que nous avons vécus, et que mon héroïne traverse avec stoïcisme, mais au prix d’un lourd sacrifice, celui de sa quiétude et d’une vie tranquille en France.

Dans un Liban en déliquescence, où tous les coups semblent permis, Léna se débat dans un dilemme permanent, entre culpabilité et nostalgie, angoisse et révolte. Est-elle le reflet d’une génération qui n’a jamais véritablement réussi à tourner la page ?
La génération de Léna a été marquée au fer de toutes les guerres, de toutes les révolutions broyées, de toutes les couleurs de la résilience et de la résistance. Elle est épuisée, cette génération, elle a brûlé sa vie comme une chandelle par les deux bouts, et le Liban lui colle à la peau par déterminisme ou fatalité, non seulement par choix.

Votre écriture, à la fois fluide et poétique, est empreinte d’une grande érudition. Vous évoquez cet éternel aller-retour, dans le temps comme dans l’espace, entre le pays d’origine, dont on ne parvient jamais vraiment à se débarrasser, et la patrie d’adoption qui nous a accueillis. Cette double appartenance devient-elle, avec le temps, un destin inéluctable ?
Elle est plus qu’un destin, elle est une identité. On ne peut y échapper, même quand on choisit de couper les ponts et larguer les amarres. Un jour, il y a un effet rebond, ou alors l’actualité vous jaillit à la figure comme un coup de poing. Est-ce qu’on peut changer le sang en eau, dit un dicton libanais ? On a beau dire qu’une double appartenance est une richesse – elle l’est certainement-, c’est aussi un exercice permanent d’acrobatie et de conciliation entre les deux pans de notre personnalité. Celle-ci n’est-elle pas structurée par le langage, les gestes et les mimiques, les us et coutumes, l’imaginaire et les odeurs, les saveurs, voire même l’intensité du soleil ? C’est beau de pouvoir concilier deux appartenances, et même plusieurs, à condition de ne pas avoir un jour à faire un choix drastique, comme c’est le cas pour Léna.

Léna oscille ainsi en permanence entre le Liban et la France, et notamment entre le Liban et la Bretagne, que vous semblez connaître avec une étonnante précision. Pourquoi avoir choisi cet ancrage breton ? Que représente-t-il dans le parcours de Léna ?
J’ai projeté sur Léna mon amour de la Bretagne, et mon attirance très forte pour ses landes battues par les vents et les flots, ses forêts, dont celle de Brocéliande et la légende du roi Arthur, l’accueil de ses habitants et surtout, son attachement à ses traditions, à la musique celtique qui me parle. C’est pourquoi le mari de Léna joue du biniou dans le bagad-Quimper. J’ai de bons amis bretons et de beaux souvenirs d’escapades merveilleuses. Et je trouve qu’il existe pas mal d’affinités entre le Liban et la Bretagne.

Le roman contient plusieurs passages particulièrement bouleversants. On pense notamment à ces mères libanaises qui attendent leurs enfants expatriés, se réjouissent de leur retour pour quelques semaines de vacances, puis les regardent repartir, laissant derrière eux un vide abyssal. Que raconte cette attente ? Et que devient la relation à la terre natale lorsque ceux qu’on aime sont contraints de partir ?
Ce que j’ai à dire sur ces épisodes qui nous habitent depuis l’enfance, me noue la gorge, et je me contenterai de ce que j’ai écrit. Les départs sont hélas, dans l’ADN des Libanais, ils sont notre libération et notre souffrance à la fois.

Vous évoquez également, avec beaucoup de justesse, le temps qui passe et la décrépitude du corps. Est-ce une autre forme d’exil : celui qui nous éloigne progressivement de nous-mêmes ?
Je ne sais pas si l’âge nous éloigne de nous-mêmes. C’est notre destin d’humains. Il faudrait faire en sorte que nous puissions au contraire, y rejoindre notre vrai moi dans la sérénité et un peu de sagesse. Moi, ça me touche profondément, de voir le temps imprimer sa marque non seulement sur les corps, mais surtout, sur le mental.

Il est aussi beaucoup question, dans votre roman, de l’éternel dilemme imposé aux femmes entre vie familiale et vie professionnelle. Un dilemme qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ne concerne pas uniquement les femmes orientales. À travers Léna, avez-vous voulu interroger cette difficulté à tout concilier ? Peut-on encore aujourd’hui être pleinement femme, mère, professionnelle et femme libre sans avoir le sentiment de devoir constamment choisir ?

Beaucoup de femmes, de nos jours, si ce n’est la plupart, le font, ou du moins tentent de concilier leurs vies professionnelles et privées. On a beau dire, cela reste un exercice d’équilibriste. J’ai beaucoup d’admiration pour celles qui mènent de front plusieurs vies – car c’est de cela qu’il s’agit.

Vous décrivez également la corruption, le clientélisme et la malhonnêteté qui gangrènent le Liban sans jamais les édulcorer. Pourtant, l’humour et l’autodérision traversent le roman. Vous écrivez par exemple : « En Orient, compétence et pouvoir ne font pas bon ménage », ou encore, à propos des chauffeurs libanais, qu’ils conduisent « au péril de leur vie et surtout de la nôtre ». Pourquoi était-il important pour vous de faire entrer l’humour dans un récit pourtant marqué par la guerre, l’exil, la perte et le désenchantement ? Est-ce une manière de survivre à l’absurde ?
Comment croyez-vous que les Libanais ont survécu à toutes les catastrophes qui se sont abattues sur eux depuis cinquante ans ? Pierre Desproges, célèbre humoriste français, disait : « L’humour est la politesse du désespoir ».

La musique occupe une place importante dans le roman. Yann, le mari de Léna, est lui-même musicien. La musique est-elle pour vos personnages une autre manière de dire ce que les mots ne parviennent pas toujours à exprimer ?
La musique traverse nos vies et fait remonter du fond de notre mémoire, des souvenirs oubliés, des sensations, des larmes, des rires. Chaque étape de notre vie est marquée, rythmée, par des chansons, des morceaux de musique. Ecrire, c’est mettre des mots en musique, l’harmonie est essentielle, quelle que soit l’œuvre de création : tableau, composition musicale, écriture romanesque. Dans mon roman, la musique souligne, complète ou parfois remplace les paroles.

Écrire pour survivre ? Face au marasme permanent, aux blessures d’une histoire collective, à l’exil et aux souvenirs qui ne cessent de revenir, écrire peut-il être une forme de thérapie ? L’écriture permet-elle de mettre à distance ce qui fait mal, ou au contraire de s’en approcher au plus près ? Est-ce aussi, pour vous, une manière de comprendre ce que nous avons vécu et peut-être de transmettre enfin à ceux qui viennent après nous ce que nous n’avons pas toujours su leur raconter ?
L’écriture est pour moi un acte de transmission, plus que de thérapie. J’ai toujours associé l’écriture à une forme d’immortalité. Même une maison en pierres de tailles, comme celle de mon roman, peut être effacée par le temps, les écrits restent, aussi fragiles soient-ils, lettres d’un alphabet qui tente de retenir l’instant, les êtres que nous avons aimés, les passions qui nous ont habités.

Au commencement était le Verbe. Et c’est lui qui demeure.

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