Ibrahim Maalouf à Waterfront Dbayé : chronique d’une fête de mariage  MUSIQUE CONCERTMUSIQU 29/07/2026|Paul Katsivelis pour l’Agenda culturel

Il y a des concerts qu’on regarde, et il y en a d’autres où l’on finit, sans trop savoir comment, par se retrouver debout à chanter des mots qu’on n’a jamais appris. Le 25 juillet 2026, à Waterfront Dbayé, Ibrahim Maalouf a offert au public libanais la seconde sorte de soirée. Dès les premières notes, quelque chose échappait au cadre habituel du concert : on ne venait pas écouter des morceaux, on venait à une noce, et Maalouf, en maître de cérémonie inspiré, semblait ne l’avoir jamais oublié. Il interpelle, il provoque des réponses, il fait chanter la foule et rythmer les mains ; la scène cesse d’être une estrade pour devenir un lieu commun, presque un espace de prière solennelle agrandi aux dimensions d’un concert.

Deux présences, à mes yeux, ont porté cette soirée à un endroit que la seule trompette n’aurait pas atteint seule. Hafsatou Saindou, danseuse, traduit en gestes ce que la musique dit sans le dire : sa grâce a quelque chose d’instinctif, presque animal, qui donne un corps visible aux montées et aux silences de la partition. Face à elle, ou plutôt à côté d’elle, Mihai Pîrvan tisse au saxophone un contrepoint permanent à la trompette de Maalouf — un jeu marqué par les inflexions balkaniques et tziganes, tantôt fougueux jusqu’à l’excès, tantôt d’une retenue presque confidentielle. À voir cette danse qui raconte sans un mot et ce saxophone qui semble chercher, phrase après phrase, sa propre voix, on comprend que la musique de Maalouf ne se joue jamais seule : elle a besoin de ces voix qui la prolongent pour devenir pleinement elle-même.

On pourrait s’arrêter à l’anecdote spectaculaire, la danse, les cuivres, l’énergie du plateau, mais ce serait manquer l’essentiel de ce que cette musique raconte du monde. Samuel Huntington a bâti toute une théorie sur l’idée que les civilisations, par nature, s’affrontent. Maalouf n’a jamais pris la peine de le réfuter par des mots : sa musique fait le travail à sa place, chaque soir, sans grand discours. Le maqâm oriental et le jazz, les rythmes latins et la pop, cohabitent chez lui sans qu’aucun ne s’efface devant l’autre, la preuve, par la pratique plutôt que par la démonstration, qu‘on peut s’enrichir d’un ailleurs sans perdre ce qu’on est. Son parcours dit la même chose que sa musique : il n’a jamais quitté le Liban pour aller voir ailleurs, il est parti du Liban pour aller plus loin, nuance qui change tout. Chez lui, l’attachement à une origine n’est pas ce qui empêche l’ouverture ; c’est, au contraire, ce qui la rend possible.

Cette fidélité aux origines, on l’a vue prendre une forme presque déroutante de simplicité lorsque ses deux enfants sont montés sur scène à ses côtés. L’instant a suspendu, le temps de quelques minutes, la dimension proprement spectaculaire du concert : on n’assistait plus à une performance mais à quelque chose qui ressemblait à une transmission, comme si Maalouf voulait montrer, plus qu’expliquer, ce qui relie chez lui la mémoire familiale, l’héritage libanais et cette ouverture au monde qu’il ne cesse de revendiquer.

Il faut dire un mot de l’instrument. La trompette à quart de ton, conçue par son père Nassim Maalouf, n’est pas un simple perfectionnement technique : elle donne à « Ibe » les moyens d’un langage qui épouse à la fois les inflexions du maqâm et les harmonies plus familières du jazz ou du rock. Beaucoup de ses compositions portent, sous la virtuosité, la trace d’une mémoire abîmée. Ses solos ne choisissent pas entre l’espoir et l’amertume, la résilience et la fatigue : ils passent de l’un à l’autre, parfois dans la même phrase, comme si la trompette disait tout haut ce que les mots, sur l’exil, la guerre ou la perte, ne parviennent jamais tout à fait à formuler. Ce qui s’exprime là dépasse le parcours d’un seul homme : c’est une condition plus largement humaine, celle d’une existence qui n’efface pas ses blessures mais les transforme en matière à créer. 

Il y a, dans ces improvisations, quelque chose qui touche au religieux sans jamais le nommer. Les fins de solos suivent souvent la même trajectoire : une montée progressive où Maalouf, plus chef d’orchestre d’énergie que simple soliste, entraîne la salle avec lui. Dans des morceaux comme True Story, ou dans les longues conclusions de Beirut, absent du programme ce soir-là, mais dont l’ombre plane sur tout concert de Maalouf, les crescendos s’enchaînent, les cuivres puis les percussions puis toute la section rythmique entrent en scène l’une après l’autre, jusqu’à une attaque orchestrale qui a des allures de transe collective. C’est sans doute la signature la plus reconnaissable de Maalouf : transformer l’écoute en expérience physique, puis collective, puis, le mot n’est pas trop fort, mystique, au point que la frontière entre soi et la salle finit par s’effacer.

En choisissant d’habiter ses tensions plutôt que de les résoudre, la musique de Maalouf rappelle une chose simple qu’on oublie facilement : on ne grandit pas malgré ses contradictions, on grandit souvent grâce à elles. C’est cette fidélité, tenue sans relâche, aux grandes questions de l’existence qui donne à son œuvre une portée qui dépasse le Liban, l’Orient ou l’exil pour toucher à quelque chose de plus universel, cette quête, propre à chacun, d’un lieu où se sentir chez soi, et d’une paix à faire avec ses propres origines.

Paul Katsivelis, enseignant

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