Jamais à court d’idées pour valoriser la vie culturelle libanaise, Josyane Boulos, directrice du théâtre Monnot à Beyrouth, vient de fonder les «Monnots Awards ».
Ces trophées sont destinés à récompenser les protagonistes de la vie théâtrale libanaise et par là-même à la faire connaître un peu mieux à un public souvent peu conscient de sa richesse et de sa diversité.
Comment vous est venue cette idée de jeter un coup de projecteur sur le monde théâtral libanais ?
Cette idée me trotte dans la tête depuis très longtemps. J’avais même pris rendez-vous en octobre 2019 avec Jean-Marc Dumontet, qui préside l’organisation des Molières, pour échanger avec lui sur la création d’un prix du théâtre au Liban. C’était au moment de la “Thawra.” Malheureusement, le rendez-vous n’a jamais eu lieu, mais l’idée, elle, ne m’a jamais quittée.
Quelques années plus tard, nous avons organisé une petite cérémonie, les Monnot d’Or, pour récompenser les étudiants de la section théâtre de l’Université Libanaise qui avaient présenté leurs spectacles de diplôme au Théâtre Le Monnot. L’enthousiasme des jeunes artistes était incroyable. Je me suis alors dit qu’il fallait aller plus loin.
Au Liban, le théâtre produit des œuvres remarquables, mais il reste souvent dans l’ombre. On parle beaucoup du cinéma, de la musique, des séries télévisées… et beaucoup moins du théâtre. Pourtant, des centaines d’artistes travaillent avec passion chaque année. Il était temps de leur offrir une soirée qui leur appartienne.
Quelles sont les différentes sections de la vie théâtrale récompensées par les Monnot Awards ?
Nous avons voulu célébrer tout l’écosystème du théâtre, pas seulement les visages que l’on voit sur scène.
• Meilleur spectacle : parce qu’au bout du compte, c’est l’œuvre dans son ensemble qui reste dans la mémoire du public.
• Meilleure mise en scène : l’œil qui transforme un texte en univers vivant.
• Meilleur texte original : sans auteurs, il n’y a pas d’histoires à raconter.
• Meilleure comédienne dans un premier rôle : celles qui portent une pièce sur leurs épaules.
• Meilleur comédien dans un premier rôle : ceux qui nous font rire, pleurer ou réfléchir en une seule soirée.
• Meilleure comédienne dans un second rôle : parce qu’il n’existe pas de “petit rôle”, seulement de grandes interprétations.
• Meilleur comédien dans un second rôle : ceux qui, parfois, volent la scène en quelques minutes.
• Révélation de l’année : pour encourager les nouveaux talents qui feront le théâtre de demain.
• Meilleure scénographie : l’art de créer un monde avant même qu’un mot ne soit prononcé.
• Meilleure création lumière : parce qu’au théâtre, la lumière raconte autant que les acteurs.
• Meilleure création sonore : celle qui donne une respiration et une émotion invisibles au spectacle.
• Meilleurs costumes : des créations qui donnent une identité aux personnages.
• Meilleur maquillage et coiffure : ces détails qui rendent un personnage crédible dès son entrée en scène.
• Prix du Jury des Jeunes : parce que le regard de la nouvelle génération mérite aussi d’être entendu.
• Prix pour l’ensemble d’une carrière : pour rendre hommage à celles et ceux qui ont consacré leur vie au théâtre.
Faut-il présenter une candidature ou suffit-il d’exister ?
Nous avons voulu que la sélection soit la plus simple et la plus transparente possible. Pour être éligible, un spectacle doit avoir été présenté au moins quatre fois au Théâtre Le Monnot, que ce soit dans la Grande Salle ou dans l’ACT. La taille de la salle n’a absolument jamais influencé le vote du jury. Ce qui est jugé, c’est le spectacle, pas le lieu où il est joué.
Ensuite, les artistes reçoivent une lettre leur proposant de faire partie de la sélection officielle. Ils sont totalement libres d’accepter ou non. Nous n’obligeons personne.
J’ai également tenu à éviter tout conflit d’intérêts. Par exemple, ma mise en scène Casting Amné a été volontairement placée hors concours. Il était essentiel que personne ne puisse remettre en question l’indépendance des Monnot Awards.
Qui a conçu “l’objet Monnot” ?
Le trophée a été imaginé par l’artiste libanaise Katya Traboulsi. Une longue amitié nous unit et j’admire depuis toujours sa manière de transformer des éléments profondément libanais en œuvres universelles. Je pense notamment à sa célèbre série des Camions, inspirée des dessins, des couleurs et des phrases poétiques ou populaires qui décorent les petits camions libanais. Elle a ce talent rare de révéler la beauté de notre quotidien.
Je lui ai demandé d’imaginer un trophée qui ne ressemble à aucun autre. Elle a créé une œuvre élégante, inspirée du regard, de la scène et du mouvement, qui est déjà devenue un véritable objet d’art. Les lauréats repartent avec bien plus qu’une récompense : ils repartent avec une création signée Katya Traboulsi.
Quand aurons-nous les résultats de l’édition 2026 ?
Les lauréats seront dévoilés le 10 août, lors d’une grande cérémonie au Théâtre Le Monnot, en présence des artistes, des professionnels et de nos invités.
Et surtout, la soirée sera retransmise en direct sur Télé-Liban.
Pour moi, cela a une valeur toute particulière. J’y ai passé de très belles années de ma vie professionnelle, comme productrice et animatrice. Revenir aujourd’hui sur cette chaîne, non plus pour présenter une émission mais pour faire entrer le théâtre libanais dans les foyers de tout le pays, est très émouvant.
Le théâtre mérite d’être vu au-delà de ses murs. Grâce à Télé-Liban, des milliers de personnes qui ne fréquentent pas forcément les salles pourront découvrir nos artistes, partager leur émotion et, je l’espère, avoir envie de pousser un jour la porte d’un théâtre.
En parallèle à la fondatrice des Monnot Awards, Josyane Boulos, deux membres du jury ont fait part de leurs impressions à l’Agenda Culturel.
Rosette Fadel, journaliste culturelle :
En tant que journaliste culturelle j’ai été très heureuse de participer à l’initiative de Josyane Boulos autour de ce que j’appellerais « la langue du théâtre ». Le théâtre est en effet un lieu de dialogue, où l’on écoute l’autre, même si l’on n’est pas toujours d’accord avec son propos. Dans notre pays où l’on ne s’écoute plus, l’espace théâtral joue un rôle essentiel. Avec les Monnot Awards, c’est la première fois au Liban que l’on donne une reconnaissance à tous les métiers du théâtre : le son, la lumière, les costumes, l’écriture, la scénographie et bien sûr les comédiens. C’est ainsi que le théâtre peut se placer au cœur de la vie culturelle libanaise et passer d’un simple loisir à un espace de réflexion et de développement social et citoyen.
Walid Dakroub, Professeur d’arts du spectacle à l’Université libanaise et président du Jury des Monnot Awards :
Il y a un an Josyane Boulos m’a proposé de faire partie du jury des Monnot Awards. J’ai trouvé l’idée excellente. Nous nous sommes donc réunis, nous avons fait connaissance et le jury m’a élu comme président ce qui m’a beaucoup touché. Nous avons commencé à travailler en nous retrouvant régulièrement et en visionnant tous les spectacles qui se donnaient au théâtre Monnot. D’une réunion à l’autre le jury a effectué sa sélection et nous avons fini par voter pour décerner les prix. Nous étions globalement d’accord et nous avons conduit un débat très constructif et cordial même s’il pouvait arriver que les avis divergent. Je tiens à préciser qu’à mon avis Josyane Boulos joue un rôle fondamental dans l’évolution et le développement du théâtre au Liban.