Le 4 août ou la complexité de survivre, de Ghada KARAKI-Agendaculturel

Le 4 août ou la complexité de survivre DOSSIER 4AOUTLIBANTEMOIGNAGE 03/8/2026Ghada KARAKI-Agenda culturel

Je croyais que les tragédies avaient une fin. Je croyais qu’elles appartenaient au passé dès lors que le vacarme s’éteignait, que la poussière retombait et que les morts trouvaient enfin le silence. Le 4 août m’a appris qu’une catastrophe ne s’arrête jamais au moment où elle se produit. Elle ne demeure pas dans les ruines ; elle migre dans les êtres. Elle continue d’habiter ceux qui lui survivent. Elle transforme leur manière d’habiter leur corps, d’aimer les autres, de regarder le ciel, d’attendre le lendemain. Depuis ce jour, je ne suis plus seulement celle qui a vécu un CRIME. Je suis devenue le lieu où ce CRIME poursuit son œuvre invisible.

Edgar Morin écrit que le XXᵉ siècle a connu Hiroshima comme une rupture de civilisation, une déflagration qui n’a pas seulement détruit une ville mais déplacé le centre même de la conscience humaine. Il évoque Hiroshima comme une blessure inaugurale, celle qui oblige à penser la fragilité du monde et la proximité permanente de la mort. Le 4 août fut, pour moi, « un Hiroshima intérieur ». Non parce que l’ampleur historique des deux événements serait comparable, mais parce que le CRIME a produit le même bouleversement intime : elle a fait exploser la confiance élémentaire que j’avais dans le réel.

Je pourrais raconter le bruit, mais ce serait encore lui accorder trop d’importance. Ce qui demeure en moi est plus profond que le fracas. C’est ce silence immense qui lui a succédé, ce silence irréel où le monde semblait hésiter entre la vie et la mort. En quelques secondes, quelque chose s’est détaché de moi. Ni mon courage, ni mon amour pour Beyrouth, ni même ma foi, mais cette innocence première qui nous fait croire que la terre sous nos pieds ne se dérobera jamais. Je ne savais pas que cette innocence avait une matière. J’ai découvert qu’elle pouvait se briser comme du verre.

Depuis, je porte une géographie intérieure nouvelle. Mon cœur connaît des territoires où la peur ne crie plus ; elle veille. Elle ne disparaît jamais ! Elle devient une présence silencieuse qui accompagne chaque départ, chaque bruit soudain, chaque attente. Et pourtant, cette peur ne m’empêche pas d’exister, elle existe avec la vie elle-même.

Morin nomme cela le « principe dialogique » : l’union de deux réalités antagonistes mais indissociables. Depuis le 4 août, vivre signifie précisément cela : exister et avoir peur en même temps ; aimer tout en sachant que l’on peut tout perdre ; continuer d’espérer sans jamais oublier que l’effondrement demeure possible. Ces contraires ne s’annulent pas ; ils cohabitent, ils composent désormais mon humanité. Je ne suis ni guérie ni détruite, je suis faite de cette tension permanente entre la pulsion de vie et la conscience aiguë de la mort.

Le plus cruel n’est pourtant pas ce que ce CRIME a pris. Le plus cruel est ce qu’IL a laissé. Il nous a laissés vivants avec une mémoire qui ne nous demande jamais la permission de revenir. Il nous a laissés face à des rues reconstruites où les absences demeurent intactes. Il nous a laissés avec des regards qui ont vieilli en une soirée, avec des familles qui parlent désormais à voix basse autour de noms que personne n’ose prononcer trop longtemps.

Morin rappelle que toute mémoire est vivante. Elle n’est pas un musée du passé ; elle agit sur le présent et oriente l’avenir. Je n’écris donc pas pour conserver un souvenir. J’écris parce que la mémoire continue de me construire. Mon corps se souvient avant moi, mes silences se souviennent, ma manière de sursauter, de retenir un peu plus longtemps ceux que j’aime, de regarder une fenêtre ou d’écouter une sirène, tout cela est une mémoire incarnée. Le 4 août ne revient pas chaque année. Il ne repart jamais ! Il circule en moi comme le sang.

Cette expérience me fait comprendre ce que Morin appelle le « principe hologrammique » : la partie est dans le tout et le tout est dans la partie. L’e CRIME du port n’appartient pas seulement à l’histoire du Liban ; IL demeure inscrit dans chacune de nos existences. Beyrouth vit en moi comme je vis encore en Beyrouth. Une ville entière habite une seule conscience, tandis qu’une seule conscience porte en elle la mémoire d’une ville entière. Les ruines collectives deviennent des ruines intérieures, et les blessures individuelles prolongent la blessure de tout un peuple.

Lorsque je pense à Beyrouth, je ne vois plus seulement une ville. Je vois un organisme vivant qui saigne depuis des décennies sans cesser de produire de la beauté. Je me reconnais en elle. Comme elle, j’ai appris à sourire avec des ruines derrière les yeux. Comme elle, je donne parfois l’illusion d’être reconstruite alors que certaines parties de moi demeurent ensevelies sous les décombres de cette fin d’après-midi.

C’est peut-être ici que prend tout son sens le « principe de récursion organisationnelle » développé par Morin. Ce qui nous détruit nous transforme, et cette transformation agit à son tour sur le monde que nous habitons. Le CRIME m’a façonnée ; mais la personne que je suis devenue réinterprète sans cesse ce CRIME. Je produis aujourd’hui une mémoire qui, en retour, produit mon identité. Je raconte le 4 août, mais cette date continue aussi de me raconter. L’événement engendre le sujet qui, à son tour, donne un sens nouveau à l’événement. Il n’existe plus un avant figé et un après immobile ; il existe une boucle où le traumatisme et l’existence se façonnent mutuellement.

Ce qui s’est effondré le 4 août n’était pas seulement un port. C’était ce pacte invisible qui nous liait au monde : cette promesse silencieuse selon laquelle il existerait toujours un lendemain suffisamment semblable à la veille pour que nous puissions croire à la continuité de la vie. Depuis, je vis avec cette lucidité douloureuse que tout peut disparaître. Cette lucidité m’a privée de la légèreté, mais elle m’a aussi appris que la fragilité n’est pas l’opposé de la vie : elle en est la condition.

Je crois désormais que le véritable CRIME n’est pas seulement celui qui a détruit une ville sous les yeux du monde. Le véritable CRIME est celui qui déplace irréversiblement le centre de notre humanité. Nous sommes nombreux à marcher, travailler, rire, aimer. Nous donnons parfois l’impression d’avoir survécu. Pourtant, il existe en chacun de nous une pièce où le temps s’est arrêté à 18 h 08, une pièce où les fenêtres explosent encore, où la lumière devient poussière et où l’âme découvre, dans un éclair insoutenable, que certaines secondes suffisent à diviser une existence en deux éternités.

C’est mon « Hiroshima intérieur » ! Non pas un CRIME que le temps éloigne, mais un CRIME qui continue de penser en moi, qui m’oblige à vivre dans la complexité, là où la peur nourrit le désir de vivre, où la mémoire empêche l’oubli sans interdire l’espérance, et où l’humain demeure capable de reconstruire sans jamais effacer ses ruines.

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