Marie Obegi était en résidence artistique à Arles ART DESSINPEINTUREFRANCEARLE 12/06/2026|Zeina Saleh Kayali pour l’Agenda culturel

L’artiste franco-libanaise Marie Obegi, dont le travail a été exposé à Paris, New York, Londres, Barcelone et Beyrouth, est la fondatrice et directrice de Maison Pan, structure active à Londres, Paris et Beyrouth, où elle organise des expositions et pilote un programme de résidence pour artistes émergents et confirmés. Elle vient de terminer une expérience unique et singulière : produire 74 œuvres picturales pendant une résidence d’une durée de 70 jours à Arles dans le sud de la France. C’est une initiative artistique immersive totalement originale, fondée sur l’endurance dans le processus de création. Elle en parle avec l’Agenda Culturel.

74 œuvres en 70 jours, quel incroyable enjeu ?!

En effet, je mets généralement quelques semaines à faire un tableau de ce format là- entre l’esquisse, la composition et la peinture. Je n’ai pas souhaité réduire la surface pour ce projet et faire des formats plus petits, ce que je voulais c’était essayer de trouver d’autres façons de peindre, de comprendre et appréhender différemment le médium. Les premières semaines ont été difficiles, il y a quand même quelque chose d’incompressible dans une œuvre figurative à l’huile, et puis il y a aussi la fatigue qui s’accumule, les jours qui se passent plus ou moins bien, les œuvres dont on est plus ou moins satisfaite… Il a fallu vite apprendre à lâcher prise.   

Pourquoi ces deux nombres de 74 et 70 ?

Cela fait référence à la dernière période de création de Vincent van Gogh, l’urgence et à l’intensité de ses 70 derniers jours pendant lesquels il a produit 74 œuvres. C’est en voyant son exposition au Musée d’Orsay en 2023, en voyant la force qui se dégageait de ses œuvres que j’ai senti le besoin de voir ce qui se passerait dans ma pratique si je m’imposais ça : 74 tableaux en 70 jours. C’est donc un défi, mais également un hommage : une mise à l’épreuve de l’endurance créative, du dialogue artistique et de la capacité de transformation à travers la contrainte.

La commissaire de ce projet, Margaux Bonopera, a dit dans le texte de l’exposition : « J’ai toujours vu Marie peindre et dessiner. Tout le temps, partout, à la maison, au parc, au bar, à Paris, Londres, Beyrouth, New York. Cette alliance, de la peinture et du dessin sont devenus, tout au long de sa vie nomade, une manière de se trouver une place dans n’importe quel espace du monde. Je l’ai toujours vu peindre et dessiner pour donner naissance à des histoires, des scénarios plus ou moins réels, plus ou moins pétris et assouplis par son imaginaire. Sa lecture assidue de mangas et de bande dessinées n’y est sans doute pas pour rien. L’imaginaire de Marie n’est pas à sous-estimer dans la réalisation de ses travaux tant on peut s’interroger sur le fait qu’il prévaut à l’acte créatif. On peut aller jusqu’à s’interroger si l’art ne serait pas pour Marie, avant tout un prétexte pour trouver un réceptacle aux images et obsessions qui hantent son esprit. Mais cette hypothèse ne rendrait pas justice aux expérimentations, aux recherches et à la virtuosité technique avec laquelle l’artiste réalise ses œuvres qui témoignent toutes (huiles, dessins, aquarelles, gravures…) du savoir-faire qu’elle s’est attachée à développer ».

 Est-ce vrai ?

Absolument ! Je ne peux pas ne pas dessiner.

 Peindre 74 œuvres en 70 jours est déjà un projet exceptionnel, en rupture totale avec votre travail quotidien d’artiste. Mais encore fallait-il trouver 74 sujets différents à illustrer ! Comment vous y êtes-vous prise ?

Depuis deux ans et demi, en préparation de 70/74, j’ai constitué un vaste fonds d’archive d’images, de références et d’idées susceptibles de devenir les sujets du projet. J’ai ainsi construit une banque d’images composée de photographies, de livres, d’œuvres d’art et d’observations du quotidien. L’étude attentive de l’œuvre de Vincent van Gogh a largement nourri cette réflexion. Van Gogh passait librement d’un sujet à l’autre : portraits, fleurs, objets du quotidien, paysages ou autoportraits. Certains de ces thèmes étaient déjà présents dans ma pratique, tandis que d’autres constituaient des territoires presque inexplorés. Les fleurs, par exemple, occupent une place centrale dans l’œuvre de Van Gogh mais apparaissent rarement dans la mienne, et jamais comme sujet principal. Je me suis surprise à prendre autant de plaisir à peindre des fleurs, et je pense que ça fait partie des nombreuses choses que j’emporte avec moi de ces 70 jours.

Le projet débute par une référence explicite à l’histoire de l’art ?

Oui, le Torse du Belvédère, étudié lors d’un voyage de recherche à Rome peu avant le lancement de la série. Je voulais partir de quelque chose qui faisait sens symboliquement le corps a une place très importante pour moi et dans 70/74 et ce fragment de sculpture antique permet d’inscrire le projet dans une longue tradition de représentation figurative. A partir de ce point de départ, le projet se déploie en une constellation de sujets : portraits, fleurs, natures mortes, objets du quotidien et images issues de l’histoire de l’art.

Est-ce que le portrait occupe une place particulière dans cette série ?

Essentielle. Pendant la résidence, j’ai invité des ami.es arlésiens ou de passage à Arles ainsi que des personnes rencontrées sur place à poser pour moi. Contrairement aux modèles professionnels, ces personnes ne sont pas habituées à maintenir une pose. Les séances sont donc rythmées par les conversations et les contraintes du temps disponible. Réaliser chaque tableau en une seule journée transforme le portrait en une négociation permanente entre observation, mémoire et immédiateté. Chaque peinture devient ainsi la trace d’une rencontre éphémère. Il y a au total 17 portraits.  

Certaines œuvres répondent-elles à des références précises ?

Oui mais d’autres émergent plus spontanément de l’environnement arlésien. Une photographie prise un jour peut devenir le sujet du lendemain. Un objet aperçu dans une maison peut donner naissance à une nouvelle peinture. La série se construit ainsi à la fois sur la préparation et sur le hasard, laissant les idées circuler, se rencontrer et se transformer au fil du temps.

Ce projet est né de l’observation d’autres figures créatrices ?

En effet, il s’est développé en dialogue avec les vies et les œuvres de l’écrivain japonais Yukio Mishima (1925–1970) et du peintre néerlandais Vincent van Gogh (1853–1890). Le premier, écrivain radical, avant-gardiste, controversé et mythique du Japon du XXe siècle, rédigea entre 1965 et 1968 Le Soleil et l’Acier, ouvrage dans lequel son exploration des qualités, des limites et des possibilités de son propre corps se transforme en un véritable manifeste théorique et spirituel, dont son suicide par seppuku constituera l’aboutissement ultime. Il dit entre autres sur l’art que c’est : « La forme enveloppant la force ». Le second est Vincent van Gogh, figure aussi sublime qu’ambivalente.

La présence de van Gogh semble encore hanter les rues d’Arles ?

Oui, bien que ce ne soit pas l’endroit où Van Gogh ait vécu ses derniers jours, mais celui où il fut le plus prolifique. L’artiste arriva en février, attiré par la lumière hivernale qui le poussa à prolonger son séjour et qui marqua profondément cette période de son œuvre. Arles est également la ville où Van Gogh essaya de créer « l’atelier du midi » car il croyait beaucoup dans le partage entre artistes. Cet aspect de partage est aussi essentiel à ma pratique et se développe à travers différents projets de résidence, Arles est d’ailleurs la première édition nomade de Maison Pan. Hier comme aujourd’hui, elle demeure un lieu de création et d’inspiration artistique.

Photos des tableaux : @Grégoire d’Ablon

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