Zad Moultaka : Quand la « Toupie » devient quête existentielle
ART ARTEXP Lily Naim 05 novembre 2026 pour l’Agenda culturel

À la galerie Tanit, Gemmayzé, et jusqu’au 3 décembre, l’artiste libanais Zad Moultaka décline la « Toupie » titre de son exposition, sous de multiples formes et en explore les paradoxes. De la vidéo à la photographie, jusqu’à la peinture, ce jouet familier devient le point de départ d’une réflexion sur le mouvement, l’équilibre et les frontières incertaines de notre perception.

Compositeur libanais et artiste pluridisciplinaire, Zad Moultaka développe une œuvre à la croisée des arts visuels et de la musique, où le son, le geste et la matière occupent une place centrale. Formé au piano et à la peinture dès l’âge de cinq ans, l’artiste s’installe à Paris en 1984, où il obtient en 1989 un premier prix au Conservatoire national supérieur de musique. Il se consacre dès 1993 à la composition et aux arts visuels : puisant dans la tradition musicale occidentale et ses racines méditerranéennes, il développe un langage artistique singulier. Son travail, mêlant peinture, photographie, vidéo et installation, a été exposé dans de nombreuses institutions internationales, dont le Centre Pompidou-Metz, l’Institut du monde arabe à Paris et la Biennale de Venise. Avec Toupie, il prend pour point de départ un objet du quotidien, associé au jeu et à l’enfance, pour en tirer une recherche plastique et philosophique. C’est dans le mouvement même de la toupie, et dans l’équilibre paradoxal qu’elle trouve en tournant, que s’amorce le cheminement de l’artiste.

Tout commence par une vidéo, premier terrain d’expérimentation de cette recherche. Sur le piano de l’artiste, dont le bois laqué reflète l’objet, la toupie semble flotter à la surface d’un lac huileux. Son mouvement est si parfaitement maîtrisé qu’il en devient presque imperceptible. Moultaka raconte avoir d’abord cru, en visionnant la séquence, que l’image était figée, avant de découvrir que la toupie se tenait bien droite, immobile en apparence, dans son propre tournoiement. Le mouvement, loin de se donner à voir immédiatement, se révèle ainsi dans ce qu’il a de plus paradoxal : c’est en tournant que l’objet tient en équilibre.

L’artiste poursuit cette exploration à travers la photographie, qui trouble à son tour les frontières entre immobilité et mouvement. En ouvrant longuement le diaphragme de son appareil, il saisit la toupie, faiblement éclairée, dans une lenteur presque hypnotique. Les contours se brouillent, les formes se déploient et le mouvement semble s’étirer dans le temps. La photographie pour l’artiste invite à ralentir, à s’attarder sur ce qui échappe habituellement au regard, dans un monde où tout semble devoir aller toujours plus vite.

Cette recherche se prolonge dans la salle principale, où Zad Moultaka investit cette fois le champ de la peinture à l’huile. Sur de grands aplats de couleurs vives, qui évoquent notamment les compositions chromatiques de Mark Rothko, dont l’artiste apprécie le travail, la toupie se démultiplie et se métamorphose sous son pinceau. Des tons incarnats aux nuances de bleu, les formes se déploient, se déforment et changent de nature. Elles s’inscrivent parfois dans des paysages bucoliques, prennent l’allure de fleurs ou d’arbres, avant de s’affranchir progressivement de toute référence figurative pour basculer vers l’abstraction, jusqu’à suggérer des formes cosmiques.

Un dialogue s’instaure alors entre les différents médiums. Là où la vidéo, censée restituer le mouvement, semble le suspendre, les toiles donnent à voir des toupies en pleine rotation, comme saisies à l’apogée de leur danse. L’immobilité apparente de l’image filmée répond à l’expansion des formes picturales ; le mouvement se fait imperceptible d’un côté, foisonnant de l’autre. Entre ces deux approches, l’exposition déjoue les attentes du regard et nous place face à ce qui, dans les choses, résiste à une perception immédiate.

Avec Toupie, Zad Moultaka revient finalement à quelque chose qui relève de la matrice, de l’essentiel, du sens profond des choses. Dans ce tournoiement, qui n’est pas sans rappeler celui de la Terre elle-même, se dessine une réflexion sur les origines, les cycles et les équilibres qui régissent le monde. Mais l’exposition se tient aussi dans cet entre-deux parfois déroutant qui caractérise la condition humaine : entre mouvement et repos, présence et absence, stabilité et vertige. La toupie, dans son divertissant mouvement, prend ainsi d’autres allures. D’un simple jouet, elle devient le support d’une méditation sur notre rapport au temps, à l’espace et à la matière.

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