Le pays des cèdres traverse actuellement des moments très difficiles sur les plans politique, économique et sécuritaire. De ce fait, le secteur culturel y est durement touché. Plusieurs grands festivals internationaux, tels que Baalbeck et Byblos, n’ont pas pu avoir lieu durant cet été au grand regret des libanais et des mélomanes. Malgré cela, et pour apporter une lueur d’espoir et un message de paix à travers la musique, la Cathédrale Saint Jean-Marc à Jbeil-Byblos, et avec le soutien du ministère de la culture, a accueilli le lundi 17 août trois jeunes talents prometteurs, Myriam Abi Khalil Soprano, Ghady Harb Baryton et Henry Ishkhanian au piano, pour une soirée musicale lyrique sous le titre “An Evening of Opera and Lyric Singing”.
Le récital s’ouvre avec un des grands tubes de l’opéra, “Largo Al Factotum” de Rossini, tiré de son opéra “Le Barbier de Séville”. La présence scénique distinguée de Ghady ainsi que sa voix envoûtante ont séduit dès le départ un public venu très nombreux. Il sera suivi par une des mélodies françaises les plus sublimes du répertoire, “Après un rêve” de Fauré, remarquablement interprétée par notre Baryton. Le moment est venu maintenant pour que la soprano Myriam Abi Khalil se joigne à Ghady pour interpréter l’un des duos d’opéra les plus célèbres “Papageno Papagena” de Mozart, extrait de son opéra “La Flûte enchantée”. L’interprétation de ce duo, en langue allemande, a été distinguée par un dialogue éloquent et un bel équilibre sonore entre les deux artistes et le piano.
Place maintenant au piano solo avec l’un des chefs d’œuvres du répertoire pour piano, mais très peu joué, la “Toccata” de Khatchaturian. Avec beaucoup de zèle, le pianiste a réussi, à travers un jeu maîtrisé, à mettre l’accent sur l’aspect arménien de la pièce, sur les plans rythmiques et harmoniques. Retour au chant, la soprano nous transporte à l’époque baroque, où elle interprète “Lascia ch’io pianga” de Haendel, tiré de son célèbre opéra “Rinaldo”. Malgré sa simplicité mélodique, cet air demande une bonne maîtrise du legato et du phrasé. La limpidité de la voix de notre soprano lui a permis de bien les maîtriser, surtout dans les notes aiguës. Direction maintenant le romantisme italien avec Donizetti, où Ghady interprète “Cruda, funesta smania” de l’opéra “Lucia di Lammermor”. La trame dramatique de cet air est bien défendue par sa présence scénique maîtrisée.
Retour à l’époque classique avec Haydn, où Myriam interprète “È amore di natura” tiré de l’opéra du maître de Vienne “La fedeletà premiata”. Très peu connu du public, cet air exige une clarté vocale surtout dans les arpèges qui sont relativement difficiles, marque de fabrique du compositeur. Avec beaucoup de courage et de détermination, notre soprano a su relever le défi en abordant cet air exigeant. Après le maître Haydn, place à son élève Mozart, avec un des duos d’opéra les plus éclectique, “Là ci darem la mano”, de “Don Giovanni”. Nos artistes ont pu à travers une présence scénique élégante, et une éloquence dans la diction et l’interprétation, et le soutien du pianiste, séduire les auditeurs attentionnés.
Place au piano solo, Henry a proposé “Malagueña” d’Ernesto Lecuona. Une pièce fougueuse qui demande une certaine bravoure pour pouvoir l’interpréter dans le style exigeant de la musique espagnole. Alternance entre passages d’une part rythmés et d’autres poétiques, le pianiste a réussi à proposer une version plutôt correcte et convaincante. Le récital se poursuit, et cette fois-ci avec de la musique classique libanaise. La soprano propose aux auditeurs “Chubbakùhù” du compositeur Iyad Kanaan, une mélodie sur un poème de notre grand poète Said Akl. Pièce très exigeante par ses modulations harmoniques, Myriam a pu, par une bonne diction de la langue arabe, présenter une version séduisante sur le plan mélodique.
Le récital se poursuit avec de la musique française. Ghady aborde l’air célébrissime “Votre Toast, je peux vous le rendre”, extrait de l’intemporel opéra “Carmen” de Georges Bizet. Avec des dynamiques claires et si bien interprétées, notre Baryton a bien incarné le matador Escarmillo dans l’arène. Le duo se retrouve sur scène, et avant l’air final, ils nous ont proposé hors programme l”Ave Maria” de Bach/Gounod. Un pur moment de prière et de recueillement. Et pour clôturer ce beau moment musical, les artistes nous ont interprétés, “Les sauvages, Forêts paisibles”, extrait de l’opéra-ballet “Les Indes galantes” du compositeur français Rameau de l’époque baroque. Nos artistes ont abordé cet air mélodieux, rythmé et aux sauts fugués avec une interprétation fluide, précise et très élégante. A la fin du récital, le public a applaudi avec beaucoup de ferveur les artistes émus sur scène.
Au final, nous ne pouvons que féliciter les artistes et les organisateurs pour ce beau récital, surtout dans le contexte actuel. Ce moment musical et culturel a constitué pour le public une petite parenthèse enchanteresse, afin qu’il puisse s’échapper, le temps d’une heure, d’un quotidien qui devient de plus en plus pesant et difficile. Notre pays a besoin de ses talents et de sa jeunesse pour qu’ils puissent rebondir et traverser cette période morbide et sombre qu’il traverse. Nous osons alors dire que ce récital est une preuve, plus que jamais, de la nécessité de la culture et de la musique dans notre pays, car les grandes civilisations ne peuvent rayonner qu’à travers leurs arts.
Georges Daccache
Pianiste et historien
Professeur au conservatoire de Paris

