Imaginez une région en guerre, vue par satellite. Puis zoomez, zoomez encore, jusqu’à apercevoir un petit pays qui s’appelle le Liban. Un pays morcelé, bombardé, en guerre encore une fois, mais dont les citoyens continuent de se battre, non seulement pour préserver leur pays, leur culture et leur identité, mais aussi pour se célébrer les uns les autres, célébrer leur art et ceux qui le font vivre.
Et puis, dans l’image, retentit de la musique. D’abord une cacophonie d’instruments qui se répondent les uns aux autres dans les différentes salles de l’ancienne école des Frères de Beit Méry, où se tient, pendant huit jours, la dixième édition de l’International Summer Band Camp de LeBAM.
On pousse une porte, puis une autre. Ici les cuivres, plus loin les percussions. Partout, des partitions, des instruments, des professeurs, de la concentration et beaucoup de musique. Ils sont 110 participants cette année, encadrés par quatre chefs d’orchestre et huit professeurs libanais et étrangers venus des États-Unis, de Chypre, de Grèce et de Roumanie. Et au milieu de tous ces musiciens, certains sont hauts comme trois pommes tandis que d’autres appartiennent à la Musique de l’Armée libanaise ou à celle des Forces de sécurité intérieure.
En leur rendant visite à l’école des Frères, j’avais juste envie de pleurer tellement c’était émouvant. J’essayais de refouler mes larmes devant tout le monde. Voir toutes ces classes, tous ces musiciens, cet engagement, ce don de soi pour la musique, c’était très émouvant.
Il y avait quelque chose de bouleversant dans cette école remplie de sons alors que, dehors, le pays traverse encore une de ces périodes dont il semble avoir le secret. Pendant huit jours, de 10 heures à 17 heures, on travaille, on répète, on recommence, on apprend. Les âges, les parcours et les niveaux se mélangent autour d’une seule exigence : parvenir à faire de la musique ensemble.


Car c’est bien l’histoire de LeBAM. Fondée en 2008, la Lebanese Band Association for the Promotion of Music s’est donné pour mission de former les jeunes à la musique d’harmonie et, à travers elle, de participer à ce que l’association appelle « une transformation positive des personnes et des communautés ». Une ambition qui pourrait paraître démesurée dans un pays où il faut déjà tant d’énergie simplement pour assurer la continuité. Pourtant LeBAM continue, année après année, crise après crise, et organise aujourd’hui la dixième édition de ce camp international avec des moyens financiers qui restent très limités.
Derrière cette continuité, il y a évidemment des musiciens et des professeurs, mais aussi six membres de l’équipe administrative, dix bénévoles, des parents et tous ceux qui rendent possible une telle semaine. Et il y a Ghassan et Marina Moukheiber, qui portent LeBAM avec cette obstination que l’on rencontre souvent chez ceux qui font vivre la culture au Liban : continuer parce qu’ils considèrent simplement que ce qu’ils font doit continuer.


Le dimanche 9 août, tout ce petit monde s’est retrouvé à l’ALBA. L’auditorium était plein et la scène débordait de musiciens. La cacophonie entendue quelques jours auparavant derrière les portes des classes de Beit Méry était devenue un concert. Tous ces sons travaillés séparément avaient trouvé leur place dans un ensemble et, face au public, les heures de répétition, les efforts des professeurs et l’enthousiasme des participants prenaient soudain tout leur sens.
Voilà aussi comment le Liban continue et comment il tient. Grâce à des personnes qui ont la foi et qui décident, chaque matin, de se lever et de donner toute leur énergie à ce qu’elles croient essentiel. Ghassan et Marina Moukheiber sont de ceux-là. Avec des moyens souvent dérisoires au regard de leurs ambitions et une énergie qui semble inépuisable, ils permettent, avec tant d’autres, à la culture libanaise de continuer d’exister, de créer et surtout de se transmettre.
Et dans ce pays où l’on parle tellement de ce qui s’effondre, il est bon, parfois, de pousser la porte d’une école et de regarder ce qui se maintient.



