On ne sait jamais vraiment ce qu’on va trouver derrière une voix qu’on n’a jamais entendue, et c’est peut-être pour cela qu’un vignoble perdu dans la montagne libanaise, un soir d’été, est le meilleur endroit pour le découvrir. Ce soir-là, à Bhamdoun à Iris Domain, en plein été, quelque chose flottait dans l’air avant même la première note : une attente diffuse, presque intime, comme si l’on s’apprêtait à surprendre quelqu’un en plein doute autant qu’en pleine confiance.
Le lieu, à lui seul, méritait le déplacement. Bhamdoun, la nuit tombée, a cette manière bien à elle de ralentir le temps. Les maisons aux toits de tuiles rouges se devinent entre les pins, silhouettes tranquilles accrochées au flanc de la montagne, et les forêts alentour exhalent cette odeur de résine et de terre sèche qui monte avec l’humidité du soir. Le ciel, lui, n’est jamais tout à fait noir, un bleu profond, presque électrique, où les étoiles semblent posées une à une, sans hâte. On buvait son vin en silence par moments, simplement pour laisser ce décor faire son travail, avant même que la musique ne commence.
Serena El-Choufi, la chanteuse, a cette allure qui attire l’œil avant même qu’elle commence à chanter : sourire facile, présence chaleureuse, l’air de quelqu’un qui a déjà tout misé sur ce chemin. Elle a quitté un laboratoire de chimie il y a cinq ans pour se consacrer entièrement au chant, et ce pari se lit sur son visage à chaque chanson, une sorte de gravité discrète sous la joie affichée. En interview, elle a laissé échapper quelques mots qui en disaient long : quand on exerce son métier avec passion, on est sûr que le public l’est tout aussi. C’est une croyance touchante, presque naïve, mais qui dit beaucoup sur la manière dont Serena avance dans ce métier, comme si la sincérité suffisait à elle seule à combler la distance qui sépare encore une voix en formation d’une véritable rencontre avec un public.
Musicalement, sa reprise de « Ya Rayeh » et « Zina », a été le moment le plus révélateur de la soirée : un léger accroc dans la voix, presque imperceptible, mais qui a soudain rendu tout le reste plus vrai. On a senti, l’espace d’une seconde, la fragilité derrière l’assurance, comme si elle chantait autant pour la femme qu’elle était avant, en blouse blanche, que pour nous. Autour d’elle, les vignes semblaient presque écouter aussi, immobiles, complices de ce moment suspendu.
The Velvet Chords, son groupe, l’accompagne avec justesse et complicité, sans éclat particulier, une formation compétente, à l’aise dans ce format restreint, mais qui reste encore à l’échelle de la soirée privée plutôt qu’à celle d’une vraie scène. Rien de mauvais là-dedans ; simplement, on sent que tout le monde, elle comme eux, est encore en train de se chercher, quelque part entre ces montagnes et un avenir encore flou.
Ce qui frappe finalement, au-delà de la performance elle-même, c’est cette question qui plane sur toute la soirée, portée par le vent frais de Bhamdoun : combien de temps encore avant que cette voix, encore hésitante par endroits, trouve sa pleine mesure ? Serena semble le savoir mieux que personne. Et c’est peut-être cela, la vraie beauté du moment, assister, sous un ciel qui refuse de s’assombrir tout à fait, non pas à une artiste accomplie, mais à quelqu’un en train de devenir, sous nos yeux, ce qu’elle a choisi d’être.
Paul Katsivelis
Essayiste et chroniqueur



