Certaines conversations s’achèvent et pourtant continuent longtemps de résonner en nous, comme si elles avaient déplacé quelque chose dans notre manière de percevoir le monde. La rencontre avec Charif Majdalani à la Fondation Corm fut de cet ordre. Ce qui s’y est joué dépassait le cadre d’un échange autour de livres ou d’une réflexion sur la littérature. Quelque chose de plus vaste circulait entre les textes, les idées et les voix présentes : une méditation sur notre manière d’habiter le réel !
Parler avec Charif Majdalani de prose, de poésie, du Petit traité des mélanges, de L’Inconcevable Univers, c’était entrer dans un territoire où les catégories habituelles perdent de leur rigidité. La littérature n’y apparaît pas comme un exercice de représentation mais comme une expérience de la coexistence. Les lieux, les êtres, les langues, les souvenirs et les histoires ne sont jamais isolés les uns des autres. Ils se répondent, se traversent, se prolongent. Une rue de Beyrouth peut soudain contenir des continents de mémoire ; un visage rencontré dans le présent peut porter en lui plusieurs générations ; une phrase peut accueillir davantage de monde qu’une géographie entière.
Ce mouvement est au cœur de l’œuvre de Charif Majdalani. On y retrouve cette attention rare à ce qui relie plutôt qu’à ce qui sépare. Le regard ne s’arrête pas aux frontières ; il suit les lignes de passage. Les appartenances y deviennent des rencontres, les héritages des circulations, les différences des occasions de comprendre davantage. Dans Petit traité des mélanges, cette vision prend une force particulière. Le mélange n’y est ni un slogan ni une théorie. Il est une condition humaine. Il est ce qui se produit lorsque les cultures, les mémoires et les sensibilités cessent de se considérer comme des forteresses pour devenir des espaces d’échange.
Au fil de la discussion, la question de la poésie s’est naturellement imposée. Non pas la poésie comme genre littéraire distinct de la prose, mais comme manière de regarder. Car il existe dans l’écriture de Charif Majdalani une qualité de vision qui relève profondément du poétique. Un détail y ouvre sur une immensité. Une scène ordinaire devient le point de convergence de multiples réalités. Le visible laisse entrevoir l’invisible qui le soutient. La phrase avance alors comme un fleuve qui recueille sur son passage des histoires, des paysages, des souvenirs, des présences, jusqu’à donner le sentiment que le monde entier circule à l’intérieur d’elle.
C’est précisément ce sentiment qui affleure dans L’Inconcevable Univers. Nous croyons connaître le monde parce que nous en parcourons quelques fragments ; pourtant nous vivons entourés d’une infinité de réalités simultanées dont nous ne percevons qu’une part infime. Chaque existence croise d’innombrables existences. Chaque instant contient davantage de vies, de désirs, d’attentes et de trajectoires que notre conscience ne peut en embrasser. L’écriture devient alors un effort d’attention. Elle ne prétend pas réduire l’immensité à notre mesure ; elle nous rappelle au contraire combien celle-ci nous dépasse.
Cette réflexion ramenait inévitablement au Liban. Non pas à une idée abstraite du Liban, mais à cette expérience singulière qu’offre ce pays lorsqu’on accepte de le regarder au-delà des récits simplificateurs. Il est des lieux qui ressemblent à des carrefours ; le Liban ressemble parfois à une condensation du monde. Des langues, des mémoires, des croyances, des imaginaires et des histoires s’y rencontrent, s’y opposent, s’y mêlent et s’y transforment. Au cours de la rencontre, une image s’est imposée : celle de l’Aleph de Borges, ce point mystérieux où tous les lieux de la terre deviennent visibles en même temps. Le Liban possède quelque chose de cet Aleph. Non parce qu’il contiendrait le monde, mais parce qu’il en révèle les tensions, les promesses, les fractures et les beautés avec une intensité particulière.
Dans la salle de la Fondation Corm, cette intuition semblait traverser les échanges. Nous parlions de littérature, mais c’était aussi de notre réalité qu’il était question ; de ce que signifie vivre aujourd’hui dans un espace traversé par tant de mémoires et de contradictions ; de ce que peut encore la parole lorsque les certitudes se fissurent ; de ce que l’écriture permet de préserver lorsque tout paraît voué à la dispersion.
Ce qui frappait surtout chez Charif Majdalani était la cohérence profonde entre l’œuvre, la pensée et la présence humaine. La même ouverture qui anime ses livres se retrouvait dans sa manière d’écouter, de répondre, de transmettre. Rien d’ostentatoire. Rien de démonstratif. Seulement une confiance constante dans l’intelligence du dialogue, dans la richesse de la différence et dans la nécessité de la nuance.
En quittant la Fondation Corm, il me semblait avoir traversé un espace où les livres rendaient au monde son ampleur véritable. Ils révélaient, derrière chaque destinée, la présence silencieuse d’innombrables autres vies ; derrière chaque lieu, l’écho de multiples ailleurs ; derrière chaque évidence, la profondeur mouvante et infinie du vivant.

Cher Charif, Professeur si cher à tant d’entre nous,
Je voudrais vous remercier avec la simplicité que permettent les paroles sincères. Merci pour vos livres, bien sûr, mais aussi pour cette fidélité à l’ouverture qui les traverse. Depuis le premier jour, vous avez incarné à mes yeux une même exigence humaine et intellectuelle : accueillir la différence sans crainte, reconnaître la beauté là où d’autres ne voient que des oppositions, maintenir vivant le dialogue entre les mondes plutôt que céder à la tentation des frontières.
Vous êtes pour beaucoup d’entre nous bien davantage qu’un écrivain reconnu ou qu’un professeur admiré. Vous êtes la preuve qu’une œuvre peut demeurer inséparable d’une manière d’être au monde. Dans un temps souvent dominé par le repli et la simplification, votre regard continue d’ouvrir des passages. Et c’est sans doute là, autant que dans vos livres, que réside votre plus belle leçon.
Ghada Karaki – Interpeller demain-Liban

