Assister aux Monnot Awards, c’était un peu comme être reçue dans une famille, participer à une grande réunion de famille : celle du théâtre libanais.
La soirée, remarquablement organisée, portée par un très beau décor, a trouvé son rythme grâce à Zeina Daccache et Talal El Jurdi, dont la présentation professionnelle était constamment teintée d’humour et ponctuée de quelques piques qui racontaient, mine de rien, le véritable chemin de croix que peut représenter le choix de faire du théâtre au Liban. Quant aux différents artistes venus remettre les Awards, ils étaient naturellement à l’aise sur scène : après tout, nous étions entre acteurs !
Le centre de la salle était occupé par les pairs des nominés et c’est peut-être là que se ressentait le mieux l’esprit de cette soirée. L’enthousiasme, les applaudissements, la ferveur avec laquelle chacun soutenait les autres étaient particulièrement évocateurs de cette communauté qui, malgré les difficultés, continue de travailler, de créer et de se reconnaître.
La directrice du théâtre Monnot, Josyane Boulos, comme un poisson dans l’eau dans son théâtre, menait la danse depuis sa place, attentive au moindre détail. Elle représente, elle aussi, à travers son métier et son engagement, l’une de ces nombreuses personnes qui, au Liban, s’obstinent à préserver l’identité de ce pays, à créer et à resserrer les liens, à reconnaître leurs pairs et à les mettre en lumière. Pour finalement rappeler au monde que l’art et la culture ne sont pas le ciment inerte d’un pays qui vacille, mais bien sa colle vivante, son fil d’énergie.
Il faut également souligner la place essentielle de l’Université libanaise dans cet écosystème. Une grande partie des acteurs, artistes et professeurs présents sont passés par cette université qui, à l’image de pratiquement toutes les institutions publiques du Liban, se bat pour continuer à remplir sa mission. Et derrière l’institution, il y a ces professeurs qui continuent à vouloir donner le meilleur d’eux-mêmes afin d’assurer, à travers la jeunesse qu’ils forment, une indispensable continuité.
Ce fut donc une soirée de théâtre, bien sûr, mais aussi d’humour, d’amour et de reconnaissance. Une soirée où une profession s’est retrouvée et a fait corps, offrant, le temps de quelques heures, une parenthèse précieuse dans le chaos du pays.
La cérémonie
Le 10 août 2026, le Théâtre Le Monnot organisait donc la toute première édition des Monnot Awards, une cérémonie appelée à devenir annuelle et destinée à donner au théâtre libanais et à tous ses métiers la reconnaissance qu’ils méritent.
Retransmise en direct sur Télé-Liban, la soirée réunissait plus de deux cents personnalités du théâtre, du cinéma et des médias. Quatorze productions présentées au Monnot entre septembre 2025 et juillet 2026 étaient en compétition.
Pour les départager, un jury indépendant composé de huit personnalités: Sawsan Awwad, Rabih Chami, Walid Dakroub, président du jury, Rosette Fadel, Fady Jeanbart, Sarmad Louis, Mirana Naim et Mayssa Hanouni Yaafoury. Pendant des mois, ils ont assisté aux spectacles, échangé, confronté leurs regards et finalement voté pour désigner les lauréats dans quinze catégories.
L’intérêt des Monnot Awards est justement de ne pas limiter la reconnaissance à ceux que l’on voit sur scène. Auteurs, metteurs en scène, comédiens, scénographes, créateurs lumière et son, costumiers : c’est toute la chaîne de création théâtrale qui est mise à l’honneur.
Le prix du Meilleur spectacle est revenu à Chou Mnelbos de Yehya Jaber. Joe Ramia a remporté le prix de la Meilleure mise en scène et celui de la Meilleure adaptation pour Rihlet Hanzala, tandis que Radio Transistor, de Yara Zakhour et Adon Khoury, a reçu les prix du Meilleur texte original et de la Meilleure scénographie.
Maria Doueihi, pour Qornet El Bayda, et Julien Chaaya, pour La Misérable, ont été récompensés pour les premiers rôles ; Salma Chalabi, pour Hanne, et Aly Bleibel, pour Mensonge Blanc, pour les seconds rôles. Pia Khalil a été désignée Révélation de l’année pour Rihlet Hanzala, tandis que Samer Hanna a reçu le Prix Jeunesse du Jury pour Aal Hawa Sawa, accompagné cette année du Prix Charles Boutros Noujeim, doté de 2 500 dollars afin de soutenir un jeune dramaturge.
Hagop Derghougassian a été récompensé pour la création lumière de Al Wahesh, Anthony Youssef pour la création sonore ou la musique originale de La Misérable, et Bruno Tabbal et Ralph Tabbal pour les costumes de L’Étrangère de Noël.
Enfin, l’un des moments les plus émouvants de la soirée fut la remise par Josyane Boulos du Monnot Award d’Honneur à Camille Salameh pour l’ensemble de sa carrière, un moment particulièrement symbolique dans une soirée qui voulait aussi rappeler que le théâtre libanais possède une histoire, des maîtres et une transmission.
Car créer une nouvelle génération ne signifie pas effacer celles qui l’ont précédée. Au contraire : l’un des intérêts d’une cérémonie comme celle-ci est précisément de faire cohabiter dans une même salle les artistes confirmés, ceux qui construisent aujourd’hui leur parcours et les étudiants qui les regardent en imaginant peut-être leur propre avenir sur cette scène.
Le trophée lui-même, imaginé par Katia Traboulsi, avec ses multiples visages qui se révèlent à mesure qu’on le regarde, symbolise cette dimension collective du théâtre.
Au lendemain de la cérémonie, Josyane Boulos ne mesurait pas encore tout à fait l’impact de cette première édition. « Ce qui me touche particulièrement dans les messages que je reçois, c’est de voir combien nous avons pu donner de l’espoir et de la motivation, notamment aux jeunes qui étudient ces métiers. » Elle insiste surtout sur ce que cette reconnaissance signifie pour eux : comprendre que le théâtre « est un métier, une carrière, et non pas un hobby ».
C’est sans doute là que réside l’essentiel. Dans un pays où vivre de son art reste extrêmement difficile, les Monnot Awards ont envoyé un signal à toute une profession et particulièrement à sa jeunesse : son travail existe, il compte et il mérite d’être reconnu.
Photo credit : Ghassan Afflak, Joe Khoury, Maya Nehme and Photo Station