Feyrouz et Ziad par Lena Khater MUSIQUE MUSIQUELIVREFeyrou 28/06/2026|Zeina Saleh Kayali pour l’Agenda culturel

Sortie d’un ouvrage important pour le patrimoine musical libanais, Feyrouz et Ziad, (en langue arabe) par Lena Khater, musicologue, chanteuse et professeure à l’Université Saint Esprit de Kaslik (USEK). L’auteure, qui explore avec finesse les liens musicaux et affectifs unissant Feyrouz aux deux générations de Rahbani, livre un précieux document sur une période majeure de la vie musicale libanaise. L’introduction d’Elie Sfeir apporte un avant-goût au propos et, dans une langue précise et poétique, résume les dernières années de Feyrouz en collaboration avec son fils, jusqu’au point final de sa carrière en décembre 2011. Lena Khater répond aux questions de l’Agenda culturel.

Vous dites que Feyrouz est la chanteuse de deux générations de Rahbani. Elle se trouve à la croisée des chemins entre d’une part Mansour et Assi Rahbani qui s’affranchissent de la chanson égyptienne pour créer leur propre style et d’autre part Ziad qui s’affranchit de son père et de son oncle pour s’affirmer comme un grand artiste indépendant. Mais au fond n’est-ce pas Feyrouz elle-même la vraie pierre angulaire de cette révolution musicale ? 

Dire que la voix de Feyrouz est la pierre angulaire entre deux générations de Rahbani est une très bonne définition. Il est indispensable de préciser que c’est autour de sa voix unique que s’est articulé l’immense succès des Frères Rahbani. La voix de Feyrouz était différente de celles des chanteuses arabes de l’époque parce qu’elle a été formée à l’occidentale. Elle suivait des cours de chant classique bien qu’elle chantait en langue arabe ce qui était très inédit. Donc elle chantait « dans le masque » alors que la tendance vocale était à nasalisation ou à la voix de gorge. Il faut aussi mettre l’accent sur le timbre de Feyrouz qui est de la tessiture d’alto, ce qui a été une valeur ajoutée au jazz quand elle est passée à la deuxième génération avec son fils Ziad. L’écriture du jazz a besoin d’une voix grave, dans un registre de velours. D’ailleurs les chansons de Ziad interprétées par d’autres chanteuses n’ont pas obtenu le même succès.

L’une des sources principales d’inspiration des frères Rahbani est le folklore libanais. Quel est selon vous leur principal apport au patrimoine musical libanais ?

Il faut ici se remémorer le contexte politique de l’époque où le président Camille Chamoun avait pris l’initiative très particulière de consacrer un budget important aux musiciens et surtout aux frères Rahbani afin de recueillir le folklore libanais mais aussi de la région : syrien, palestinien, jordanien… Ils l’ont donc enregistré pour le fixer et le pérenniser et en ont simplifié la forme, en appliquant le principe du « couplet-refrain » ou bien en ont fait des « medley » comme constaté dans leurs opérettes. Ceci a permis à ce folklore de ne pas tomber dans l’oubli. L’importance de leur travail sur le folklore réside aussi dans la notation et dans l’ajout d’une touche occidentale par le biais de l’orchestration, ce qui n’existait pas dans le folklore régional. Une sorte de fusion de cultures.

Vous parlez de “révolution rahbanienne”. Qu’entendez-vous exactement ?

C’est un terme que j’aime bien. Je le divise en deux volets, la forme et le contenu. Dans la forme on peut parler d’innovation, des instruments utilisés, d’orchestration, de la forme classique de l’écriture musicale, des mesures bien rythmées et organisées en carré. C’est donc une révolution face à la chanson égyptienne. Dans le contenu, la révolution réside dans le courage de parler de sujets forts que ce soit au niveau humain ou politique. Ils étaient courageux et n’hésitaient pas à dénoncer l’oppression, à se révolter contre l’injustice. Ils n’ont pas glorifié les régimes politiques, au contraire. Puis vient Ziad et là, la révolution est plus directe car le lexique qu’il utilise est très précis et il choisit très soigneusement ses mots. Il a été beaucoup plus loin en assumant une révolution carrément communiste : les droits des ouvriers, l’injustice économique, l’égalité entre hommes et femmes, le droit à l’éducation pour tous. Il a vraiment abordé tous ces sujets bien avant les programmes onusiens dans le domaine !  

Vous faites quelques réflexions très intéressantes sur la voix en général et sur celle de Feyrouz en particulier. Comment a-t-elle évolué ?

La voix de Feyrouz comme déjà dit, est une voix travaillée à l’occidentale. Elle n’a jamais cessé de travailler sa voix avec son professeur de chant Badiha Haddad jusqu’à un âge assez avancé. C’est une voix qui maîtrise la technique et qui évite les problèmes vocaux que peuvent avoir des chanteurs non formés. C’est une voix qui garde son agilité, sa vitesse, un registre homogène dans les passages du grave au medium puis à l’aigu. Il y a vraiment des œuvres où sa formation occidentale lyrique est bien présente. Quand Feyrouz est arrivée à l’âge de la ménopause où en général les chanteuses peuvent perdre la maîtrise de leur voix pour des raisons hormonales, elle a échappé à ce problème en se convertissant au jazz. Sa voix s’est alors affirmée dans le grave et a gagné en maturité et en profondeur.

Après la mort de son époux Assi en 1986, Feyrouz décide, à partir du début des années 1990, de reprendre un parcours musical différent aux côtés de son fils Ziad. Cette décision fut-elle difficile à prendre ?

Déjà avant la mort de Assi Rahbani, Feyrouz était très convaincue par l’œuvre musicale de Ziad. Les parents de Ziad le voyaient comme un génie. En tant que musicienne elle a vite réalisé que son fils était un grand musicien. Elle en a d’ailleurs parlé dans des interviews. Toutefois la décision de changer de style et d’adopter la forme du jazz, en 1991, n’a sûrement pas été facile pour elle. Quand elle a chanté kifak enta, il y a eu beaucoup de critiques négatives. Le public libanais n’a pas adhéré tout de suite, car il n’était pas prêt à accepter ce nouveau style. Mais elle n’a pas renoncé et a poursuivi dans ses convictions. Nous en récoltons les résultats aujourd’hui car toute la nouvelle génération aime les chansons de Ziad Rahbani interprétées par Feyrouz. Je le vois chez mes étudiants.

Contrairement à ce qui est communément entendu au sujet de la relation conflictuelle père/fils vous affirmez qu’il a existé une véritable collaboration entre Assi et Ziad ?

Certainement. Il y avait une grande confiance de Assi Rahbani envers son fils. Il a même acheté des chansons de Ziad comme Aa hadir el bosta ou Sa’alouni el nass qui était à l’origine écrite avec d’autres paroles. L’oncle de Ziad, Mansour, l’a convaincu de lui vendre cette chanson et d’en changer le texte. Assi a confié à son fils l’ouverture de Mayss el rim, donc Ziad pouvait s’exprimer du temps de son père. Et il faut savoir que Ziad a composé sa première chanson ana sar lazem waddeekon à l’âge d’à peine 6 ans ! Il y avait une complicité certaine entre le père et le fils et Ziad a beaucoup pris de son père. Il disait d’ailleurs que son père était son plus grand maître, à côté de M. Hagop Arslanian et Boghos Gelalian qui l’ont formé au piano et aux matières théoriques. On peut dire que musicalement Assi était son idole, mais Ziad s’est révolté, dans ses textes, contre le grand rêve d’un Liban idéal poursuivi par son père. Ziad a éprouvé une immense déception, dans le Liban d’après-guerre, comme tous les Libanais d’ailleurs. La réalité amère ne correspondait en rien au Liban rêvé décrit dans les chansons de Assi et Mansour Rahbani, mais il faut dire qu’ils ont vécu ce Liban rêvé eux-mêmes et qu’au fond ils n’ont fait que le décrire, alors que les générations suivantes, elles, sont tombées de très haut ! 

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