Roula Safar et Ziad Kreidy réinventent le patrimoine musical libanais FR MUSIQUE MUSIQUEFranceLiban 28/06/2026|Zeina Saleh Kayali pour l’Agenda culturel

Roula Safar, mezzo-soprano, instrumentiste et compositrice franco-libanaise, se définit volontiers comme une troubadour des temps modernes. À l’image des chanteurs itinérants d’autrefois, elle parcourt les époques, les langues parfois disparues et les civilisations, sa guitare pour fidèle compagne, augmentée, selon les projets, de petites percussions. Son répertoire embrasse avec une même liberté le chant de la période médiévale à la création contemporaine en passant par la musique traditionnelle. Animée par un esprit profondément nomade, elle fait dialoguer les siècles et les cultures, portant sa voix d’un univers à l’autre. Cette singularité inspire également les compositeurs d’aujourd’hui, qui écrivent pour elle des œuvres façonnées à la mesure de sa voix, de sa sensibilité et de son art de l’interprétation. Elle a ainsi créé récemment une œuvre du compositeur Ziad Kreidy sur un poème de Gibran Khalil Gibran en langue arabe. Les deux artistes répondent à l’Agenda culturel.

Vous avez une actualité foisonnante et extrêmement diversifiée. Pouvez-vous nous en dire plus ?

J’ai en effet récemment donné un récital intitulé Les pierres de Roger Caillois et les reflets du cosmos pour voix, guitares, percussions et pierres. L’écrivain Roger Caillois (1913-1978), a développé l’idée que les pierres qu’il a tant observées et aimées, reflétaient le cosmos, ou comme pour les anciens chinois, que chaque pierre était comme un monde. J’ai ainsi conçu un programme comme une suite en ayant pris un chemin parmi tant d’autres : c’est la rencontre de Roger Caillois avec les divers pays et civilisations à travers les pierres qu’il a collectées au cours de ses voyages. Il s’articule autour des textes de Roger Caillois que je dis ou que j’ai mis en musique avec une part d’improvisation.

Au programme également et leur faisant écho, des œuvres de différents compositeurs ?

Oui, comme l’Epitaphe de Seikilos, une composition musicale en grec du 1er siècle environ avant notre ère, gravée sur du marbre, des pièces du baroque italien et sud-américain, Poème de l’Onde II de Charles David Wanjberg en langue maya, L’homme élémentaire une création de Jean-Marc Chouvel sur un poème de Laurent Grison ou encore une pièce du compositeur brésilien Hector Villa Lobos.

Quel est votre instrumentarium ?

Je m’accompagne d’une guitare et de petites percussions (tambourin, cymbale, bol tibétain, chacchas, ocarina, galets…) ainsi que d’un lithophone comprenant des ardoises chinoises. L’idée est de se servir d’instruments évoquant également ceux de civilisations anciennes, voire disparues.

 C’est un récital extrêmement original et singulier. Vous l’avez donné souvent ?

Oui et j’ai constaté qu’il plaisait beaucoup ! Je l’ai donné en avant-première dans le sud de la France à deux reprises puis à Paris et j’espère le redonner encore. C’est la première fois que j’alterne textes et musique en improvisant pendant que je dis les textes. C’est une immense somme de travail en amont.

Vous avez récemment amorcé une passionnante collaboration avec le compositeur Ziad Kreidy ?

RS : Je viens de créer sa pièce en langue arabe sur un poème de Gibran Khalil Gibran, La connaissance de soi, extraite du Prophète.

ZK : Je cherchais une traduction en français du Prophète mais c’est finalement la langue arabe qui s’est imposée à moi. En tant que compositeur, j’ai besoin de retrouver mon identité profonde et mon choix s’est porté sur la traduction arabe de Mikhail Naimé (le texte original étant en anglais). J’aime beaucoup le travail de Roula. Elle possède un tempérament, une sensibilité particulière, une énergie très libanaise. Son univers ne ressemble à rien d’autre. En France, le public l’apprécie énormément.

Cette pièce n’est pas conçue comme une œuvre pour voix, guitare et percussions interprétées par trois personnes distinctes. Elle est écrite pour Roula, qui a une façon unique de chanter tout en passant d’un instrument à l’autre avec un naturel confondant. C’est un travail délicat, pour Roula comme pour moi.

 Comment définiriez-vous le langage musical de cette pièce ? 

RS : Si l’on prend la partie vocale, elle est très inspirée de la musique traditionnelle avec une vocalise rapide, exactement pour ma tessiture. La partie instrumentale est de facture contemporaine, minimaliste, diaphane avec des strates sonores dues à des sons de nature différente et des sons harmoniques sur plusieurs niveaux. La guitare et la voix évoluent en duo d’une manière précise. En revanche la percussion a un rôle qui est autre de par sa forme improvisée sur des hauteurs improbables. Elle porte le texte et les sons écrits sur une autre trajectoire. La partie conclusive de l’œuvre résonne uniquement à la percussion, également improvisée sur une durée indéterminée, ouvre un imaginaire d’un monde antique qui n’est ni oriental, ni occidental, ni modal, ni tonal ni atonal. Quittant l’univers précis des notes, étant donné que les percussions choisies par le compositeur n’ont pas de hauteurs définies, on est projeté désormais dans un autre ailleurs…Je suis ravie de la collaboration avec Ziad.

ZK : J’ai voulu composer une œuvre accessible au public. La mélodie est plutôt modale et l’accompagnement pourrait être défini comme l’ombre de la voix, afin de la valoriser. La dernière partie de l’œuvre est une improvisation. Roula m’a aidé à l’adapter à sa personnalité et à affiner la prosodie.

 Est-il possible de l’entendre ?

Elle va être enregistrée dans le cadre d’un cycle de mélodies, principalement sur des textes d’Omar Khayyam

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